»LIMONOW«


von
Emmanuel Carrère



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Limonov par Carrère

Emmanuel Carrère vient de remporter le prix Renaudot pour son très beau «Limonov», portrait d’un homme qui fut «voyou en Ukraine; idole de l’underground soviétique; clochard, puis valet d’un milliardaire à Manhattan; écrivain à la mode à Paris; soldat perdu dans les Balkans» avant de devenir le «vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados.» Entretien.

― Après les personnages de votre précédent livre, D’autres vies que la mienne, des gens ordinaires, des gens «bien», aviez-vous envie avec Edouard Limonov de vous frotter à un être qui avait «pris le parti du mal»?

― Ce n’était peut-être pas aussi délibéré que cela, mais en partie oui. Je voulais essayer de raconter une vie, de peindre un personnage qui soit mû par une énergie et des valeurs, une façon de voir le monde totalement différente à la fois de celle des personnages du livre précédent et de la mienne. Je voulais aussi écrire sur la Russie contemporaine, sur la chute du communisme et sur ce qui a suivi. Le hasard m’a remis en présence de Limonov et il m’est apparu comme un bon fil conducteur pour écrire cette histoire tout en parlant des valeurs selon lesquelles on construit sa vie. Il y a chez Limonov le rêve d’être un héros et, par certains aspects, il est digne de respect: il est courageux, il est honnête… Je ne désapprouve pas cette vision, mais elle est tellement à l’opposée de la mienne que cela constituait un moteur pour le livre.

― Vous montrez en effet dans le livre à quel point vous êtes loin de Limonov, notamment dans votre façon de vivre. Cependant, n’y a-t-il pas chez vous l’envie de lui ressembler, d’être aussi un aventurier?

― Oui, mais je crois avoir beaucoup plus éprouvé cela quand je l’ai connu et que j’étais jeune homme. Il m’en imposait énormément par sa liberté, son audace et par l’amplitude de ses expériences. Je crois qu’il subsiste quelque chose de cette fascination qui est l’éternelle fascination des enfants sages pour les mauvais sujets.

― Vous évoquez dans le livre les conflits en ex-Yougoslavie où Limonov s’engagea un temps et vous écrivez: «Rétrospectivement, je me demande pourquoi je me suis privé d’un truc aussi romanesque et valorisant. Un peu par trouille.» Vous dites refuser l’engagement univoque dans un camp ou dans une opinion car les rôles s’échangent vite entre bourreaux et victimes…

― C’est un problème pour moi. Au fond, j’ai beaucoup de mal à prendre des positions et j’ai tendance à être d’accord avec le dernier qui a parlé, sous réserve évidemment qu’il soit un minimum convaincant, mais je me méfie de cette disposition. Cela ne me semble pas très sain de toujours tout renvoyer dos à dos. Dans ce chapitre du livre, je caricature un peu mes incertitudes et mes louvoiements, mais au final je partage la position dominante sur le conflit, à savoir que les Serbes étaient en gros les méchants de l’affaire.

― En même temps, vous notez, non sans ironie, que «ces Musulmans blonds aux yeux bleus qui écoutaient de la musique classique dans des appartements débordant de livres étaient des Musulmans idéaux, on rêvait d’en avoir de pareils chez nous».

― Bien sûr, oui c’est vrai, mais ils étaient agressés et, malgré tout, ce sont eux qui en prenaient le plus sur la figure. C’était un chapitre à la fois amusant à écrire et difficile. On marche là sur des œufs, non par prudence ou peur de se mouiller, mais par peur d’écrire des inepties.

― Ce livre raconte aussi une partie de l’histoire de l’URSS et de la Russie. Vous citez à un moment Gaïdar, un ancien Premier ministre: «nous n’avions pas le choix entre une transition idéale vers l’économie de marché et une transition criminalisée. Le choix était entre une transition criminalisée et la guerre civile.»

― Il avait raison. C’était la cruelle vérité et la phrase est forte.

― Vous évoquez le Parti National Bolchévique créé par Limonov et une partie de sa profession de foi: «Tu es jeune. Ça ne te plaît pas de vivre dans ce pays de merde. Tu n’as pas envie de devenir un popov ordinaire, ni un enculé qui ne pense qu’au fric, ni un tchékiste. Tu as l’esprit de révolte. Tes héros sont Jim Morrison, Lénine, Mishima, Baader. Eh bien voilà: tu es déjà un nasbol.»

― En dépit de l’incarnation un peu plus respectable qu’il a maintenant, il s’agit, vu de l’extérieur, d’un parti fasciste. Or, si on regarde de près, ce mouvement est rempli de jeunes gens idéalistes, assez émouvants, dont certains seraient en France du côté des «autonomes» ou des jeunes gens de Tarnac. Ce mouvement a été aussi l’une des rares formes qu’a revêtue la contre-culture en Russie à travers par exemple des bande-dessinées et des journaux. Cela m’intéressait de donner la parole sur ce sujet à Zakhar Prilepine, qui est un très bon écrivain. C’est un homme droit, honnête et on le retrouve dans ce bizarre parti. Cela oblige forcément à regarder de plus près le Parti National Bolchévique.

― Vous avez consacré un livre à Philip K. Dick. Voyez-vous des points communs entre lui et Limonov?

― Mon affection pour Dick ne s’est jamais démentie, ce qui n’est pas le cas de Limonov envers lequel j’ai pu ressentir une vive antipathie. Dans le cas de Limonov, j’ai voulu raconter la vie de quelqu’un qui se veut un homme d’action se projetant dans l’héroïsme et le combat. Chez Dick, c’est l’inverse même si sa vie est très chaotique et d’une certaine façon aussi romanesque, mais tout s’est passé dans son cerveau. Il raconte une façon d’être au monde totalement étrangère à Limonov. Il y a chez Dick une recherche métaphysique, l’idée qu’il existe quelque chose derrière la réalité tandis qu’il me semble que Limonov exauce assez les vœux de Nietzsche en manière d’humanité. Il est très peu réflexif, il va toujours de l’avant sans être miné par la culpabilité ou autre idée chrétienne. Rien n’existe que le monde à ses yeux. Dick est une sorte de loser de la sainteté et de la métaphysique quand Limonov est un loser de l’action et de la politique. Ce sont souvent ces losers qui ont les destins les plus beaux, les plus romanesques, les plus significatifs humainement.

― Limonov, activiste national-bolchévique, communiste fascisant, est devenu paradoxalement l’une des figures de la lutte pour la démocratie en Russie. L’un de vos interlocuteurs vous dit qu’il est un homme «décent». La prison a fait de lui «un héros, un homme vraiment grand», écrivez-vous.

― Je crois qu’il a lui-même vécu son passage en prison sous Poutine comme le grand chapitre de sa vie. Il a alors été le plus à la hauteur de son image. Il n’a jamais plié et, de tout ce que je sais de sa vie en prison, il y a quelque chose là qui commande le respect.

― Vous êtes également cinéaste. Vous avez porté à l’écran l’un de vos romans, La Moustache, tandis que d’autres ont été adaptés par Nicole Garcia ou récemment Philippe Lioret. Que ressentez-vous face à ces «réinterprétations»?

― La personne qui s’en empare doit en faire une chose qui lui appartienne et ne doit pas être entravé par le souci de fidélité à ce que j’ai écrit.

Limonov pourrait-il être le matériau d’un film de fiction?

― Pourquoi pas? La difficulté serait celle de tous les films où l’on suit un personnage sur plusieurs décennies. A une époque, j’avais eu écho d’une rumeur, que je n’ai pas vérifiée, selon laquelle Emir Kusturica projetait de réaliser une comédie musicale sur la vie de Limonov…


??? | «L'Opinion.com», 11 novembre 2011

Emmanuel Carrère

Original:

???

Limonov par Carrère

// «L'Opinion» (fr),
11.11.2011