< !DOCTYPE html> Eduard Limonov RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

République française

Eduard Limonov

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© José-Dominique Setien

limonka

Edouard Limonov. Le poète russe préfère les kids

Thierry Marignac

Edouard Limonov, écrivain russe en exil, auteur de « Le Poète russe préfère les grands nègres » paru l'année dernière chez « Ramsay », et du « Journal d'un raté » à paraître aujourd'hui chez « Albin Michel », décrit la mort en cercles concentriques de ceux qui sont rejetés en marge de la vie. L'immigré russe, avalé par l'aspirateur de la propagande américaine et largué sur Broadway, a fait l'apprentissage de l'« american way of life », et son credo n'a plus qu'un très lointain rapport avec le « j'ai choisi la liberté » de rigueur. On a beau être le dernier débarqué, on est vite au parfum de l'implacable logique des solitudes urbaines d'Amérique.

« La grande et vaillante tribu des ratés est disséminée sur toute la terre. Dans les pays anglo-saxons on les appelle communément des « losers » c'est-à-dire des perdants. C'est une tribu bien plus nombreuse que les Juifs, non moins dynamique et courageuse. Ils ont également de la patience à revendre, se nourrissant parfois une vie entière de seuls espoirs. »

Ainsi s'ouvre le Journal d'un raté, dont l'écriture singulière s'accorde avec le sujet : des textes courts, au débit haché, précis comme une dissection ou brumeux comme les fantasmes de la faim, les réminiscences de l'émigré.

« J'ai lu dans Punk Magazine que les kids n'aimaient pas lire, alors j'ai écrit un livre court, concis, avec une histoire qu'ils aimeraient »,

déclare Edouard Limonov. Il a troqué sa veste goulag contre un smoking noir et passé à son revers gauche une énorme épingle à chapeau, rouge. Il s'est envoyé des rasades d'alcool derrière le nœud papillon. Il a jeté sur ses épaules le manteau blanc de chez Saks -5e Avenue dont il est si fier parce qu'il prétend qu'il le fait ressembler à Lucky Luciano.

« Luciano ou un autre, à New York on me prend toujours pour un Italien. »

Nous sommes sortis dans la nuit. A Paris où il vit aujourd'hui, il m'a emmené chez des réfugiés polonais qui font la vodka-citron avec de l'alcool de pharmacie. En chemin il raconte comment s'étant perdu dans le Bronx en costume blanc, avec du fric et des billets d'avion plein les fouilles, il s'en est tiré vivant en affichant l'air résolu d'un mac italien venu négocier son kilo d'héroïne. L'ancien tailleur clandestin de Moscou et de Karkhov, dont le goût pour les toilettes luxueuses ne s'est jamais démenti, semble ce soir, derrière ses lunettes cerclées de fer, tout droit sorti d'une page de Gogol avec son col cassé, ses toasts à la gloire, à l'avenir, à la guerre civile.

« Vous aimez l'expression « Guerre civile » ? Moi beaucoup ».

« Je préfère de beaucoup la littérature américaine à la littérature russe »,

déclare Edouard Limonov invité avec d'autres réfugiés par l'université de Los Angeles pour discourir sur Tolstoï, Pouchkine, Gorki,

« elle est beaucoup moins encombrée de scories littéraires, plus nette, plus tranchante, sans tout ce fatras culturel que nous autres. Russes, nous avons reçu en partage. »

Scandale. Les autres invités sont venus bredouiller un brouillon de dix pages. Edouard Limonov, lui, est arrivé les mains dans les poches avec sa tenue de sergent de l'armée de l'air, achetée la veille, impeccablement repassée. Le lendemain, les journaux intéressés ne parlaient que de notre héros.

« Ils n'ont pas compris que c'était un show, ils étaient venus déclamer leurs vers. Pauvre réfugiés russes, ils n'ont rien compris à l'Amérique ! »

Et je savoure en lisant « Le Journal d'un raté » ce plaisir de l'écriture américaine, nette, tranchante, brutale, sans fioritures, littérature à l'estomac, tantôt brûlante tantôt froide, je pense à James Gain dans « Le facteur sonne toujours deux fois ». Comme lui, Eddie Limonov a été marqué au fer rouge de la vie américaine. Monde libre est inattaquable, c'est bien connu. Ses erreurs confirment sa vertu, et les corps qu'il écrase sont signe de santé, de vitalité. Inattaquable, sauf par Edouard Limonov, le réfugié. Avec lui Monde libre prend soudain des allures de mouroir aux alouettes, de mystère-crève-les-yeux.

« Si Lee Harvey Osawald ou Charles Manson », dit-il, « avaient tenu leur journal, il ressemblerait fort à mon « Journal d'un raté »».

« Libération », 21 avril 1982

La littérature et l'exil

Dossier

L'exil est au cœur de la création littéraire. Comme s'il fallait que l'écrivain soit, par nature, un être déplacé, déchu du paradis originel, chassé de son pays, coupé de sa langue natale. D'Homère, qui en fit un mythe, aux dissidents russes, qui le sublimèrent par la nostalgie, nous avons esquissé une histoire, forcément lacunaire, de l'exil littéraire. Avec le souci de donner la parole à ceux qui, aujourd'hui, en font l'expérience quotidienne.

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Paroles d'exil

« Nous autres, enfants de la Russie, pétris dans une pâte orientale dont seul le levain est occidental, nous emportons avec nous nos îlots individuels de mère-patrie ».

Vladimir Maximov

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Vladimir Voinovitch

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Victor Nekrasov

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Edward Limonov

Né en 1944 à Kharkov. Après une adolescence désordonnée, il commence à écrire des vers puis « monte » à Moscou. Émigre en 1974, à New York. En 1979, il publie un premier roman traduit sous le titre « Le poète russe préfère les grands nègres » (Ramsay). En 1980, il quitte New York pour Paris. Il publie en 1982 « Le Journal d'un raté » (Albin Michel).

Il est malhonnête de s'appeler exilé quand on ne l'est pas. Personne ne m'a chassé de l'U.R.S.S., simplement les tempêtes sociales de mon temps m'ont entraîné sur une autre rive, en compagnie de milliers d'autres animaux humains soviétiques. Je revins à moi après le naufrage quasi vaudevillesque mis en scène par l'histoire en 1975 et je découvris que sur la rive occidentale la population est organisée, vit et s'administre selon des règles étonnamment similaires à celles de la rive orientale. Dans le cérémonial occidental il n'y a pas moins d'hypocrisie que dans celui des pays de « l'avenir radieux de l'humanité ».

L'U.R.S.S. est le pays de mon enfance et de mon adolescence. J'éprouve à son égard des sentiments affectueux comme la plante adulte sans doute lorsqu'elle se ressouvient de la serre bien chaude. Les Etats-Unis devaient devenir le pays de ma maturité, de l'âge d'homme et la puissante symphonie de New York résonne encore musculairement en moi, me rappelant la guerre personnelle et cruelle que j'ai menée avec cette ville pleine de beauté et de fureur. La France et Paris — c'est mon aujourd'hui ; mon amour et ma haine pour les éditeurs et les critiques ont la même intensité que mes rapports avec la police de Kharkov en mon tendre temps adolescent.

Pour avoir erré de par le monde, je suis forcé de constater que partout a triomphé la civilisation « blanche » européenne, née en Europe sur les ruines du christianisme et poussée méthodiquement à des extrêmes absurdes en U.R.S.S. et aux U.S.A. Une civilisation dont l'idéal est le citoyen repu réduit à l'état d'inoffensif animal domestique. Le collectif, la grande Majorité électorale sont partout proclamés Dieu polycéphale — de la Californie jusqu'à Moscou, de Pékin jusqu'aux déserts d'Afrique. Dirigeants et partis du monde entier recherchent à l'envi les faveurs des masses, identiquement les flatte, on les séduit, on leur promet des choux plus gros — de Reagan à Khadafi, des Brigades Rouges italiennes au parti Conservateur britannique. Une fois à Paris j'ai découvert avec étonnement qu'un grand nombre des intellocrates locaux avaient encore une vue romantique et démodée de l'U.R.S.S. comme d'une réserve du Mal, sinistrement magnifique, tel l'Enfer de Dante… Hélas là-bas, c'est le même « règne du peuple » aussi assommant et encore plus conséquent qu'en Europe et en Amérique. Le bon vieux Mal à la George Orwell fait partout retraite et l'oppression totalitaire cède la place à la domestication — qui est un moyen de soumission tellement plus pragmatique. Ordinateurs et automobiles, vidéo-clips et congés passés en de beaux lieux — partout la vie grassouillette asservit l'homme plus sûrement que le barbelé et le Goulag.

Il sied à l'écrivain de s'exiler ; il lui est profitable d'être tout à coup arraché aux phobies nationales et aux préjugés. L'exil élargit l'horizon et guérit du provincialisme qui ne sévit pas moins qu'une autre maladie professionnelle — l'alcoolisme.


Alexandre Zinoviev

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« Magazine Littéraire », No.221, juillet-août 1985

www.limonow.de :

⟩ Né en 1944 à Kharkov…

Né en 1943 à Dzerjinsk…

Histoire d'un poète à la gâchette facile

Hamdija Demirović

Sarajevo, ville métaphore

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Histoire d'un poète à la gâchette facile

Mon ami et compatriote de Sarajevo, Haris Pašović, l'un des metteurs en scène de théâtre yougoslave les plus connus, travaille sur un projet dédié à Sarajevo et programmé à Stockholm, Anvers et Ljubljana, en avril 1993, à l'occasion du premier et, espérons, dernier anniversaire de la guerre en Bosnie-Herzégovine. Comme beaucoup d'entre nous, Haris appartient à la génération des artistes et des intellectuels nés dans la seconde Yougoslavie (celle de l'après Seconde Guerre mondiale); elle ne pouvait s'identifier avec aucune des nations yougoslaves en particulier, mais davantage, se sentait yougoslave dans un sens également ethnique. Justement parce que nous nous sentions partout chez nous en Yougoslavie, nous avons dû quitter ce pays frappé par la guerre et devenir des personnages de romans de Joyce ou de pièces de Mrozek, des sujets in-existants d'un État in-existant. Nous nous sommes vus l'autre jour à Amsterdam, avant qu'il parte pour Anvers. Nous avons reparlé de notre jeunesse à Sarajevo, de souvenirs doux et aussi d'autres amers, nous avons un peu ri et nous sommes beaucoup inquiétés. J'ai omis de lui dire que j'aurais aimé voir un autre personnage dans son histoire théâtrale de Sarajevo, celui d'Eduard, « Editchka », devenu l'une des figures mondiales favorites « des grands prétendants » de la littérature russe.

Comment Editchka en est-il arrivé à jouer un rôle mineur dans la tragédie de Sarajevo, celle qui se joue dans la réalité, quotidiennement, depuis plus de huit mois maintenant ? Je l'ai vu à la BBC-2, il y a quelques jours, assis derrière sa mitrailleuse lourde en train de tirer n'importe où, sans distinction, sur tout Sarajevo, d'une hauteur embusquée de la montagne de Trebević. Il était accompagné de ce psy cinglé, rimailleur et chef auto-proclamé de sa tribu, qui n'arrêtait de délirer sur ses « visions poétiques ». Il avait du coton dans les oreilles, pour protéger ses membranes tympaniques du bruit produit par l'artillerie. Il ne pouvait moins se soucier des membranes (et de toute autre partie du corps) des gens innocents et des enfants là bas en bas.

Editchka, est le fils d'un officier du KGB, et il grandit dans l'amour des uniformes, des ceintures, des bottes et de tout le cuir des « bons vieux colonels russes », qui avaient l'habitude « de sauter dans leurs bottes et de réparer l'injustice partout où elle était commise » (Eduard Limonov, Književna reč, Belgrade, novembre 1992 p. 3).

Editchka n'était pas comme les autres garçons. Il ne pouvait pas l'être même s'il l'avait souhaité, en raison de ses origines. En outre il était petit, laid et désagréable, il n'était aimé ni des filles ni des garçons. Il avait acquis un besoin de choquer et de susciter des controverses, peut-être à cause de son désir inassouvi d'être grand, envié, et centre d'attention. Il exultait dans des querelles et des bagarres (qu'il déclenchait souvent), mais il se retirait toujours lorsque cela devenait sérieux, pour se mettre de côté et jouir du spectacle, gloussant en lui-même.

Il l'a dit une fois, les « poètes préfèrent les grands noirs ». C'était peut-être la raison pour laquelle il « s'exila » à New York, puis à Paris. On aurait pu attendre qu'il change d'attitude à l'égard des colonels, mais son principal souci demeurait les règlements de comptes avec l'intelligentsia critique de son pays natal, et non avec ses oppresseurs bottés. Lorsque, tyranniques et ventrus, les « bons vieux colonels russes » mirent leurs bottes encore une fois pour « réparer l'injustice », Editchka fut parmi les premiers à enfourcher leur cause, à partir toutefois d'un lieu sûr, Paris. Il se trouva bientôt du côté des perdants : les histoires qu'il racontait duraient aussi longtemps que les colonels.

Recherchant désespérément à attirer l'attention, il partit en un lieu où les colonels n'avaient pratiquement jamais déchaussé leurs bottes. Belgrade était assez ignare pour acheter ses « essais sociaux » et ses « commentaires politiques ». Il y critiqua « la misère de la démocratie libérale », dont il avait profité durant une large part de sa vie. Editchka devint la coqueluche de la haute société belgradoise, et nul ne fut surpris de sa réception chez Slobodan Milosevic, Président de la Serbie, et No.1 de la liste internationale des criminels de guerre yougoslaves. Je savais dès alors qu'il se retrouverait bientôt sur les hauteurs autour de Sarajevo, mais je n'étais pas préparé à le voir effectivement tirer. Autant que je sache, le PEN international n'a pas encore réagi. Si l'on me demande un avis, je conseillerais aux acheteurs des livres d'Editchka de les retourner à l'éditeur. Puisqu'il a clairement montré son mépris du public humaniste européen, pourquoi ne pas restreindre le cercle de ses lecteurs à ses seuls sponsors belgradois.

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Yougoslavie : logiques de l'exclusion
/ « Peuples méditerranéens. Mediterranean peoples », n°61,
octobre-décembre 1992,
broché, 308 p.,
ISSN 0-399-1253

Edouard Limonov et Danilo Kiš :
Le fascisme et la littérature

par Ivan Čolović

L'écrivain et militant russe Edouard Limonov est décédé le 17 mars à Moscou. Durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, il avait affiché son soutien aux milices nationalistes serbes, prenant la pose au-dessus de Sarajevo avec Radovan Karadžić. En 2007, l'anthropologue Ivan Čolović rappelait ce que l'engagement de Limonov avait signifié pour les Balkans. Accès libre.

Le magazine littéraire « Književni List » de Belgrade vient de publier une nouvelle d'Édouard Limonov, dirigeant du Parti national-bolchévik de Russie. Elle dépeint en termes violemment racistes le « sale Danilo ». Il s'agit bien sûr de l'immense écrivain yougoslave Danilo Kiš, un « sang impur » selon les critères fascistes de Limonov, ami bien connu de Radovan Karadžić. La réaction de l'anthropologue Ivan Čolović.

Une bien étrange question avait été posée par l'écrivain polonais Ksistof Varga lors d'une réunion tenue en juin 2005 à Belgrade, consacrée à Danilo Kiš. À cette occasion, l'écrivain polonais a douté du fait que Kiš soit vraiment un écrivain respecté et lu dans son propre pays. Car s'il en avait été ainsi, estimait Ksitsof Varga, c'est-à-dire si les gens de l'ex-Yougoslavie avaient vraiment aimé et lu Kiš, alors ils n'auraient probablement pas permis que la guerre éclate dans leur pays, il n'y aurait eu ni violences ni souffrances, il n'y aurait pas eu le crime de Srebrenica.

En réfléchissant à cette idée, Ksistof Varga s'est souvenu de Radovan Karadžić et d'Édouard Limonov, des scènes qui se sont déroulées en 1993, immortalisées par des films où l'on voit ces deux personnages sur une des positions depuis lesquelles les forces de Karadzic pilonnaient Sarajevo. On voit aussi l'écrivain russe Limonov tirer des rafales de mitrailleuse sur la ville enveloppée de nuages de fumée. « Les deux écrivains qui se trouvaient sur la montagne au-dessus de Sarajevo incendié, Karadžić et Limonov, ont-ils lu Kiš ? », s'est demandé l'écrivain polonais.

Récemment, nous avons obtenu une réponse partielle à cette question de Ksistof Varga. Nous savons maintenant que des deux écrivains que l'on voyait se rengorger au dessus de Sarajevo en feu, l'un au moins a lu Kiš : celui à la mitrailleuse, Limonov. C'est lui-même qui en parle dans une histoire autobiographique intitulée « Un écrivain balkanique », que vous pouvez lire dans le « Književni List » du 1er janvier 2007, traduit par Radmila Mečanin. Danilo Kiš est l'un des héros de cette histoire, c'est lui l'écrivain balkanique.

Toutefois, Édouard Limonov ne parle de sa lecture de Kiš qu'en passant. Nous apprenons ainsi qu'il a lu, comme il le dit, « une de ses brochures en format de poche », qui ne lui a pas du tout plu. Il a découvert qu'il était question de sujets spécifiques à la littérature dissidente, à la guerre, aux camps et autres choses similaires. Mais, malheureusement, se souvient Limonov, « quelques bons seaux d'horreurs balkaniques et de cruautés surréalistes ont été rajoutés à tout cela ».

Mais l'impression la pire laissée sur Limonov par l'homme qui a écrit cette brochure dissidente sans aucune valeur, c'est « le sale Danilo ». Oui, précisément, vous avez bien lu « sale Danilo ». C'est ainsi que Limonov qualifie Kiš. En fait, la saleté domine dans le portrait de Kiš que vous trouverez ici, l'impureté est soulignée comme l'une de ses particularités les plus évidentes. Limonov l'a peint tout d'abord comme une personne inexcusablement, ignoblement sale. « Le sale Danilo » est en même temps très laid, il se comporte mal, avec ostentation. C'est, dit Limonov en décrivant son héros, « une petite gueule, ridée avec un grand nez sur un squelette courbé. Épaules étroites. Caractère bruyant ». Nous apprenons aussi que Danilo a l'habitude insolente de tutoyer tout de go les personnes qu'il ne connaît pas et celle, pire encore, d'interrompre constamment son interlocuteur en le repoussant de ses doigts sales. Lorsque nous nous sommes rencontrés, raconte Limonov, « le sale Danilo » m'a tout de suite tutoyé. « Même pour moi, rude héros de Jack London », ajoute-t-il, « Danilo Kiš a été pénible avec son tutoiement, sa façon d'interrompre son interlocuteur, son habitude de pousser ses doigts tordus, pas très propres, sur la poitrine de son interlocuteur. »

Le bruyant et malpoli « sale Danilo » aimait — comme on pouvait s'y attendre — à se trémousser au son de la musique tzigane. C'est ce qu'a découvert l'auteur de cette histoire lors de leur dernière rencontre à Budapest en 1987. Mais pour une certaine raison, à ce moment, ce rustre « écrivain balkanique » est d'une façon inattendue devenu décent. Et Limonov a très vite appris ce qui avait calmé Kiš et l'avait fait revenir à mieux se comporter : la maladie, le cancer. « Je l'ai vu », écrit-il, en 1987 à Budapest. Au son des violons tsiganes il dansait une danse sauvage. Et il était très décent. « Il a un cancer », m'a dit une des personnes attablées.— « Il le sait ».

Il semble que ce serait là l'un des points cruciaux de l'histoire de l'écrivain balkanique, du sale Danilo. Sa nature balkanique sauvage, le caractère de cet insaisissable métissage, ne pouvaient être adoucis, rendus meilleurs, pour ainsi dire purifiés, que par la maladie. Mais il y a un autre point capital et, indubitablement, c'est le plus important. C'est le moment où Limonov nous suggère ce qui pourrait être la cause de la laideur physique et morale du sale Danilo.

En effet, le lecteur de cette histoire obtient une brève information sur l'origine de son héros, qui doit l'aider à mieux comprendre ses principaux traits de caractère, donc, l'impureté, la laideur, le bruit que fait Danilo. Car le lecteur pourrait se demander : d'où vient tant de laideur chez un seul homme ? L'écrivain, cependant, ne nous donne pas une réponse toute faite à cette question, mais par contre il nous aide à la trouver, il nous suggère où pourrait se trouver la réponse. Elle se cache, semble-t-il, dans l'origine du personnage, dans l'identité du sale Danilo. Malheureux Danilo ! Il n'avait pas d'identité du tout ou, plus exactement, il en avait plusieurs, ce qui revient au même, c'est-à-dire qu'en fait il n'avait aucune idée de qui il était, ni de qui il était issu, ni d'où il venait. « Définir précisément qui il était », raconte Limonov, « je crois que lui-même ne le pouvait pas : dans ses veines coulait, pour le moins, du sang hongrois, serbe, tzigane et juif. »

Limonov nous amène à voir, dans cet emmêlement génétique, dans cette origine impure du personnage, sa provenance et sa laideur corporelle et son aspect négligé. Comment y parvient-il ? Eh bien, entre autres, par la façon dont pour la première fois il qualifie son personnage de « sale Danilo », immédiatement après un regard porté sur son image sanguine trouble, comme une conséquence de ce fait. Ce n'est qu'après qu'il mentionne ses doigts sales et le reste. Le lecteur doit être amené à penser un peu de la sorte : Que dites-vous ? Du sang serbe, hongrois, tzigane, juif et qui sait quel autre encore ? Mais évidemment, quand vous m'avez parlé, après cela, de ses doigts sales, vous ne m'avez pas du tout surpris…

Un tel enchaînement de l'origine génétique, de l'aspect physique et des caractéristiques morales, représente l'un des éléments généraux de l'anthropologie raciste, que l'art et la littérature fascistes ont énormément utilisés. La certitude que la clé pour la compréhension de l'homme réside dans ses gènes, qui sont supposés le relier à la race d'une manière déterminante ou, comme on le dit à notre époque par euphémisme, à l'ethnie ou à la nation, cette certitude est fréquemment avancée de nos jours comme une présumée vérité scientifique confirmée. Le néofascisme vit de cette pseudo-vérité, tant le néofascisme inconscient et quotidien que le fascisme prétentieux, élitiste, esthétisé, dont l'un des représentants les plus connus est l'écrivain de cette histoire, Édouard Limonov.

Quand on pense ainsi, c'est-à-dire de la manière dont pensent les fascistes actuels, alors tout homme qui ne peut être facilement réduit à un code génétique collectif, qui n'a pas et ne veut pas avoir une identité nationale inscrite dans ses globules sanguins, est transformé en une sorte de monstre physique et moral. Et — ce qui est pire encore, et provoque la cause de la rage des néofascistes — c'est que ces présumés monstres tentent de survivre, et même de proclamer comme vertu leur trahison du sang, leur impureté de race, le fait de ne pas s'aligner sur une référence nationale. Certains parmi eux — et pour les fascistes, c'est là le comble du scandale — sont devenus les symboles de ce sacrilège, de cette négation de la vérité du sang. Voilà votre Danilo Kiš, vous diront certains fascistes d'aujourd'hui. Vous jurez par lui, il est devenu le symbole pour vous tous qui aimeriez fuir la vérité votive, le sang ancestral, la foi unique qui est inscrite dans vos gènes.

C'est précisément ce Kiš-là, Kiš le symbole de la résistance au fascisme, qui a dû attirer l'attention du fasciste Limonov. C'est pourquoi Kiš est devenu le héros de son histoire, c'est pourquoi il règle ses comptes de cette façon. Il a dû remarquer que Kiš, en tant que symbole de la résistance au fascisme, avait eu un rôle identique à certaines villes de l'ex-Yougoslavie à population mélangée, qui sont devenues les symboles de la résistance à la politique de purification ethnique et qui, pour la même raison, étaient aux yeux des fascistes la cause de tout le mal et de tous les vices. Sarajevo, à une certaine époque, représentait un tel endroit. Et Limonov avait déjà réglé ses comptes avec la ville en la mitraillant de ses fameuses rafales. Il a maintenant complété son tir héroïque par une rafale de misérables humiliations racistes à l'encontre de Danilo Kiš.

Et finalement, j'en reviens à mon propos du début en ce qui concerne la pensée de Ksistof Varga, qui disait que les gens qui ont lu et aimé Kiš n'auraient pas permis que les criminels de guerre gouvernent leur pays. Maintenant, après avoir lu cette histoire autobiographique d'Édouard Limonov, je peux dire que ce fasciste russe est d'accord au moins sur un point avec Varga. Lui aussi pense qu'il est important de lire Kiš. Il pense aussi que cette lecture pourrait dissuader les gens de prendre la potion que Limonov voudrait leur infliger. Par une guerre « sanitaire », par des massacres et des expulsions, cette potion serait censée leur rendre la pureté de la race originelle, nationale, religieuse et physique. C'est précisément parce qu'il donne une grande importance morale à l'œuvre de Kiš que Limonov s'est acharné contre lui de cette manière odieuse avec les pires humiliations racistes.

Comme on le sait, ce n'est pas le premier, et probablement pas le dernier fasciste à s'en prendre ainsi rageusement à l'écrivain du « Tombeau pour Boris Davidović ». Mais cela ne fait que confirmer que Kiš, à l'évidence, était et est toujours l'épine dans le pied de cette espèce répandue de penseurs, d'écrivains et de mitrailleurs. Mais pour nous, qui ne marchons dans aucun rang racial ou national, cette nouvelle lecture fasciste et ce portrait de Danilo Kiš pourraient être une incitation de plus, probablement la meilleure de toutes les recommandations, à lire et à aimer cet écrivain. Avez-vous lu Kiš ? Si vous ne l'avez pas encore fait, peut être que Édouard Limonov vous incitera à entreprendre cette lecture.

Traduit par Persa Aligrudić

« Courrier des Balkans », 13 janvier 2007

Ce « Moomoogate » qui embarrasse l'opposition russe

International • …

On la surnomme « Moomoo » et, depuis deux jours, la Russie ne parle plus que d'elle.

Ce mannequin réputé est parvenu à piéger quelques-uns des principaux opposants à Vladimir Poutine. Tous ont été charmés par les mensurations de ce top model. Tous, objets d'un piège un peu crapoteux, ont aussi été filmés pendant leurs ébats avec la demoiselle par des caméras indiscrètes. Depuis jeudi, une vidéo circule sur Internet via la chaîne de télévision www.kanal911.com, qui se définit comme un « comité public pour la protection de la morale, de la loi et du contrat social ».

Parmi les « victimes » de ce « Moomoogate » : l'humoriste Viktor Chenderovitch, le plus talentueux et virulent critique du Premier ministre russe, mais aussi l'écrivain Edouard Limonov ou le rédacteur en chef de l'édition russe de Newsweek, Mikhail Fishman, que l'on voit nu et sniffant de la cocaïne. D'autres figures de l'opposition russe, qui n'apparaissent pas sur cette vidéo, ont préféré prendre les devants et reconnu avoir eux aussi succombé aux charmes de « Moomoo ». Ilia Yachine, l'un des leaders du mouvement d'opposition Solidarité, a ainsi confessé être « sorti quelque temps avec Katia Guerassimova. Mais lorsqu'elle m'a proposé de la cocaïne, j'ai compris que c'était louche et j'ai déguerpi ».

« Elle m'a proposé de la cocaïne, j'ai compris que c'était louche »

Pendant deux ans, en 2008 et 2009, ces personnalités ont donc défilé dans l'appartement moscovite, truffé de caméras cachées, où Moomoo recevait. Pour la plupart des personnalités filmées, ce piège, trop onéreux et trop bien ficelé, ne peut être que l'œuvre de professionnels spécialisés dans ce genre d'opérations. L'humoriste Viktor Chenderovitch a ainsi immédiatement accusé l'entourage de Vladimir Poutine d'avoir ourdi le complot. Quant au leader de Solidarité, il a clairement accusé Moomoo de travailler pour les services de sécurité russes.

Il est vrai que les méthodes utilisées rappellent celles, pratiquées en son temps par le KGB, dont le Premier ministre russe est issu. L'une des missions des services de renseignements était en effet de piéger et de discréditer les dissidents aux yeux des citoyens soviétiques comme à ceux des Occidentaux. Toutes les manipulations étaient permises, y compris les chantages sur la vie privée. De vieilles méthodes qui pourraient avoir été remises au goût du jour.

« Le Journal du Dimanche », 24 avril 2010

Limonov, notre invraisemblable contemporain

Chroniques • …

Je ne peux avoir aucune sympathie, et encore moins de l'admiration, pour un Russe qui n'aime pas Nabokov ni son œuvre, et qui sodomisait sa femme pendant que Soljenitsyne parlait à la télévision américaine. Traduisez : c'est toi que j'encule, vieux réac ! Et pourtant j'ai lu avec beaucoup d'intérêt, et de l'emballement, le récit de la vie de l'écrivain Edouard Limonov par Emmanuel Carrère, fasciné que j'étais par sa fascination pour le rocambolesque, talentueux, odieux et, parfois, romantique personnage.

Il faut être un peu casse-cou pour oser se lancer dans une enquête et un livre sur un homme qui apparaîtra détestable à la majorité des lecteurs. Mais les lecteurs devront avoir l'objectivité de reconnaître que ce salaud ou ce héros de Limonov est le sujet éminemment romanesque, vénéneusement ambigu d'un grand livre.

Limonov a acquis une notoriété parisienne dans les années 1980 quand Jean-Jacques Pauvert a publié son roman à scandale « Le poète russe préfère les grands nègres », récit de sa vie misérable, chaotique, fornicatrice, violente à New York. Il était devenu l'ami de Jean-Edern Hallier et collaborait à L'Idiot international. « Sa liberté d'allure et son passé aventureux en imposaient aux petits-bourgeois que nous étions, écrit Emmanuel Carrère. Limonov était notre barbare, notre voyou : nous l'adorions. »

Déjà, ses exploits de petit dur dans son Ukraine natale formaient une légende. Sa mère lui avait inculqué le principe selon lequel il faut toujours être le premier à frapper. Ensuite, clandestin à Moscou, tailleur de pantalons en chambre, il écrit des poèmes qui lui valent l'admiration des groupuscules artistiques et contestataires de la capitale soviétique. Mais cette gloire souterraine ne saurait lui suffire. Il veut devenir célèbre et riche aux yeux du monde entier. Au printemps 1974 — en même temps que Soljenitsyne, lui, chassé de son pays —, il quitte Moscou pour New York, accompagné de la très belle Elena. Séducteur, amoureux fou, baiseur frénétique, malheureux à crever quand il est plaqué, il sera toujours couvert de femmes, sauf quand, pour survivre chez les Yankees, il a dû se taper des nègres.

S'il le pouvait, il ferait fusiller Gorbatchev

Limonov va en écrire des livres ! Des bons et des moins bons. Il y raconte son existence d'aventurier cynique et insolent qui, cependant, plus par posture intellectuelle et fidélité à ses origines que par compassion, défend toujours les pauvres, les marginaux, les exclus. Il sera toujours l'un des leurs, ce qui, au fil du temps, lui confère un vernis aristocratique. Mais la littérature est ingrate. Pourquoi l'engagement politique ne lui apporterait-il pas la célébrité qu'elle lui refuse ?

L'effondrement de l'URSS le bouleverse. S'il le pouvait, il ferait fusiller Gorbatchev. Il pleure sur l'empire éclaté. Dans la guerre de l'ex-Yougoslavie, il s'engage aux côtés des Serbes. Il tire sur Sarajevo. Il participe au putsch contre Boris Eltsine. C'est un fasciste pur et dur qui ne se compromet pas avec les oligarques qui dépècent la Russie. Il fonde le Parti national-bolchevique. Il devient l'idole d'une jeunesse désabusée. Ce n'est pas qu'il représente une grande menace pour Poutine, mais celui-ci n'apprécie pas ce quinquagénaire qui porte beau et parle haut. Il le jette en prison. Condamné à y passer quatre années, Limonov s'y comporte avec un courage et une dignité qui forcent l'admiration des autres détenus. Depuis sa libération anticipée, « écrivain adulé, guérillero mondain, bon client pour la presse people », il est « la star qu'il rêvait d'être ». Le livre de Carrère va lui exploser la tête.

Limonov est beaucoup plus que le portrait d'un homme invraisemblable : une histoire de la Russie depuis cinquante ans. Pages d'anthologie que celles sur l'underground des intellectuels sous Brejnev, sur la vie des exilés russes de New York, sur le mélange d'anarchie prédatrice, d'autoritarisme cynique et de résignation qui règne depuis longtemps à Moscou. Avons-nous été de bons observateurs du déroulement de l'histoire ? Les pièces du puzzle ne se sont-elles pas rassemblées à notre insu ? Emmanuel Carrère n'a-t-il pas écrit ce livre pour comprendre ce que cachait la formidable énergie de Limonov et, à travers lui, pour s'interroger sur son propre itinéraire d'écrivain dans les cris et les silences de l'histoire ?

« Le Journal du Dimanche », 29 août 2011

Limonov, ce si beau salaud

Guy Duplat

Après le bouleversant «D'autres vies que la mienne», Emmanuel Carrère s'est attaqué cette fois à une grande biographie. Mais attention, pas celle d'un héros ordinaire mais bien la vie d'un homme très controversé et même scandaleux.

Après le bouleversant «D'autres vies que la mienne», Emmanuel Carrère s'est attaqué cette fois à une grande biographie. Mais attention, pas celle d'un héros ordinaire mais bien la vie d'un homme très controversé et même scandaleux. Carrère nous entraîne dans un gros roman d'aventures réelles mais troubles, sur les pas d'un succédané actuel au Kurt du «Cœur des ténèbres» de Conrad ou au «Fitzcarraldo» d'Herzog poursuivant ses rêves fous dans la forêt amazonienne. Un livre magnifique qui, en filigrane, dit beaucoup sur Carrère lui-même et sur la société russe actuelle. Sur notre monde post-idéologique aussi, où les frontières entre le bien et le mal se sont tant brouillées.

Edouard Limonov est un personnage bien réel, né en 1943. On l'a vu plusieurs fois à la télé, en opposant à Poutine, leader populiste portant la moustache, une barbichette à la Trotsky et des cheveux gris. Il fut un des deux créateurs du parti national-bolchevique (les nasbols) qui avait, entre autres, pour caractéristique d'arborer des drapeaux semblables à ceux des nazis où la croix gammée était remplacée par la faucille et le marteau et dont les «troupes» étaient faites de skin heads et de punks, habillés de noir, la boule à zéro et les doc Martens aux pieds ! Ce ne fut qu'une étape dans un parcours sulfureux.

Emmanuel Carrère avait réalisé en 2008 un long reportage sur Limonov pour la revue «XXI». Il avait été séduit par l'homme, du moins par sa vitalité, sa liberté et sa capacité de rebondir. Il avait rencontré ce drôle de zig en Russie où on le juge volontiers comme un écrivain brillant doublé d'une petite frappe fasciste. Il voulut en savoir plus et de ce reportage est né ensuite ce gros roman, coup de cœur de la rentrée, candidat évident à un prix littéraire.

Carrère résume ainsi son personnage :

«Il a été voyou en Ukraine, idole de l'underground soviétique sous Brejnev, clochard puis valet de chambre d'un milliardaire à Manhattan, écrivain branché à Paris, soldat perdu dans les guerres des Balkans et maintenant dans l'immense bordel de l'après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d'un parti de jeunes desperados».

Le roman raconte cette vie qui démarre dans la gadoue du cœur pauvre de l'URSS. A même pas vingt ans, Limonov se voyait en «bandit raté, poète raté, voué à une vie de merde dans le trou de cul du monde». Il gardait cependant l'ambition de «mourir vivant plutôt que vivre mort». Limonov rebondira sans cesse. Abattu, il se relève chaque fois. Les femmes joueront un rôle essentiel. Limonov a la particularité, que jalouse un peu Carrère, d'attirer les belles femmes : Anna, Elena, Natacha, Nastia et les autres. Des top-models, des beautés de plus en plus jeunes au fur et à mesure que Limonov vieillit. A 65 ans, Limonov a encore comme amie, une fille mineure ou à peine plus âgée.

Il faut dire que l'homme a de la dégaine, du bagout et une formidable envie de vivre.

Exilé à New York avec une jeune beauté, il s'y retrouve clochard, obligé de se prostituer pour des clients noirs, puis petit ami de la concierge d'un milliardaire de Manhattan dont il devient l'homme de confiance. Surtout, il a l'écriture. Limonov n'est pas un romancier de fiction. Son grand sujet, c'est sa propre vie qu'il décrit avec force, comme un Bukowski (près de vingt de ses livres furent traduits en français. On réédite pour l'occasion «Le journal d'un raté» chez Albin Michel). Comme dans sa revue «Limonka» qu'il lancera plus tard, ses livres sont parfois truffés de «fuck you» et «bullshit». Pour certains, il est un grand écrivain, pour d'autres, moins. Mais l'écriture l'a fait vivre dans tous les sens du terme : financièrement mais aussi narcissiquement.

Arrivé en France, il devient la coqueluche de certains milieux intellectuels et collabora régulièrement à «L'Idiot international», la revue de Jean-Edern Hallier qui n'aimait que la provocation, dut-elle être imbécile. La liberté absolue était sa seule limite.

Limonov incarnait, pour les Français (et Carrère), le prototype d'un dissident soviétique d'un autre genre que les intellectuels à longue barbe, mal habillés et habitant des petits apparts bourrés de livres et d'icônes, du genre de Soljenitsyne qui qualifiait Limonov de «petit insecte qui écrit de la pornographie». Limonov est un punk beau gosse, une rock star, un révolté libertaire, un Rimbaud. Mais l'homme s'est aussi fréquemment fourvoyé, comme lorsqu'un film de la BBC le montre tirer sur Sarajevo depuis Pale, le réduit de Karadzic. Provocation imbécile a-t-on dit, ou expression d'un vrai fascisme meurtrier ? Limonov veut goûter à tout, y compris tuer, et, à la guerre, il respire avec volupté les espaces de liberté qu'elle offre.

La création d'un parti national-bolchevique a aussi douché les amis de Limonov. Mais pour lui, rouges, blancs, bruns, c'est égal : la seule chose qui compte, comme le disait Nietzsche, c'est l'élan vital.

Carrère ne juge pas le personnage, mais il s'insinue dans son esprit et ses contradictions. Limonov est le reflet des dérives russes. Carrère donne des pistes d'analyse, mais on sent qu'il est séduit sans approuver pour autant ses gestes. Lui, le fils d'une des plus grandes spécialistes de l'URSS et de la Russie, Helène Carrère d'Encausse, a aimé sans doute se centrer sur ce personnage trouble que sa mère ne doit vraiment pas apprécier. Petit jeu freudien et œdipien de sa part. Emmanuel Carrère avoue aussi la frustration qu'il a ressentie en lisant les livres de Limonov :

«Plus je le lisais, plus je me sentais taillé dans une étoffe terne et médiocre, voué à tenir dans le monde un rôle de figurant, et de figurant amer, envieux, de figurant qui rêve des premiers rôles en sachant bien qu'il ne les aura jamais parce qu'il manque de charisme, de générosité, de courage, de tout sauf de l'affreuse lucidité des ratés».

Il veut surtout donner sa chance à Limonov car il apprécie qu'en plus de sa prodigieuse énergie vitale, l'homme a toujours choisi d'être du côté des révoltés, des petits, des faibles, jamais du côté du manche.

«Il n'a jamais aimé que les minoritaires. Les maigres contre les gros, les pauvres contre les riches, les salauds assumés qui sont rares, contre les vertueux qui sont légion.»

Quitte à être emprisonné par Poutine pendant deux ans pour une obscure tentative de coup d'Etat déjoué dans l'Altaï. D'ailleurs, la journaliste Anna Politkovskaïa avait apprécié son combat contre le régime autoritaire car, en Russie, il est difficile de dire si c'est Poutine ou ses opposants qui sont les plus fascistes.

Les histoires heureuses et les bons sentiments ne font jamais de bons romans. La vie de Limonov, si. Un formidable roman.

«La Libre», 29 août 2011


Limonov Emmanuel Carrère P.O.L. 492 pp., env. 20 €, en vente le 8 septembre

Emprunt russe

Critique • par Claire Devarrieux

Cheminant entre biographie et roman, Emmanuel Carrère se réapproprie la vie d'Edouard Limonov, poète, voyou et homme politique sulfureux.

New York, 1977. Un poète voyou de 34 ans, « un Russe de plus » exilé, regarde la neige tomber depuis la fenêtre de sa chambre d'hôtel minable. Sa femme l'a quitté. Il n'est pas encore « le commandant-camarade Limonov », mais c'est ainsi qu'il se traite déjà, parfois, en son for intérieur, sûr de son destin malgré les apparences. L'avenir lui donnera raison, il sera chef de parti dans la Russie de Poutine. Ces années-là, il ne songe pas aux élections. « Vous aimez l'expression « guerre civile » ? Moi, beaucoup. » Edouard Limonov, Eddie, Editchka, a atterri dans le ruisseau. Il n'a pas un sou et chante sa pauvreté avec une juvénilité rimbaldienne : « J'aime être pauvre », écrit-il dans Journal d'un raté. « Et j'aime ma quiète tristesse à ce sujet. Et mon mouchoir blanc dans la poche. »

Cacatoès. Les proses poétiques de « Journal d'un raté » (1982) racontent comment il survit en attendant que soit publié le « livre de passion furieuse » consacré à ses splendides échecs américains. Jean-Jacques Pauvert en trouvera le titre français : « Le Poète russe préfère les grands nègres ». Autre réédition, « Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo » regroupe plusieurs textes. Limonov dandy se promène en costume blanc dans le Bronx. Il prend la pose de Byron quand il est « seul et saoul » dans les cocktails, arbore une veste noire avec un cacatoès rose dans le dos pour les Journées de la littérature mondiale à Nice. Devenu « Ecrivain international » (titre d'une nouvelle) complètement fauché, il s'en va acheter une poule, et il lui manque trois francs. « L'ancien voleur, le truand reconverti dans la littérature » conserve sa « philosophie de prolo », acquise du temps où il était ouvrier. Il ne sera jamais un intellectuel, ni un bourgeois. C'est bel et bien « une grande gueule » qui s'agite calmement (et en vain) dans les dédales de l'administration française afin d'obtenir une carte de séjour. Tous ces récits, écrits à Paris dans les années 80, sont d'un égotisme tour à tour ironique et affligé, parfaitement sérieux et joueur quand même, sous-tendu par une forme d'altruisme moins cruelle qu'elle n'en a l'air : pas de pitié pour les victimes.

« C'étaient de très bons livres : simples, directs, pleins de vie », écrit Emmanuel Carrère. Une des vertus de son roman est de nous conduire vers les textes de Limonov. Son plus beau tour de force est l'utilisation qu'il en fait. Loin de presser les phrases du Russe pour en extraire les informations biographiques, il transfigure les détails, se les réapproprie. Il n'aplatit rien, il déplie, déploie. Joli garçon, mince et musclé, peau mate, traversant les décennies sans débander, son héros est fidèle à l'autoportrait, sans être aussi esthète, nous semble-t-il. Il est aventureux, touchant et insupportable, courageux et bizarre, comme le modèle. En somme, le Limonov nourri de souvenirs, de tête-à-tête, d'enquête au long cours est à comparer avec le vrai Limonov que nous, lecteurs d'Edouard, nous fabriquons à notre tour.

A partir de 1989, quand Edouard Limonov rentre chez lui après quinze ans d'exil, la Russie devient le personnage principal de « Limonov ». Les écrits se font moins intimes, explique Emmanuel Carrère, jusqu'à ce que Limonov raconte son expérience de la prison — et Carrère, ce chapitre-là, il ne le rate pas non plus. Son propre livre acquiert une dimension politique. Toute la seconde partie est une explication limpide des débats de la fin du XXe siècle. Défilent Gorbatchev, Eltsine, les Ceaucescu, la guerre des Balkans où notre Edouard est du mauvais côté (serbe), allant jusqu'à être filmé en train de tirer sur Sarajevo. Balles perdues, tirées vers le ciel ? Ainsi se justifie le soldat, zigoto compliqué, qui se fait photographier aux côtés de leaders d'extrême droite, mais qui aime sincèrement sa pauvre patrie.

Approximative. Autour de lui gravitent des garçons sympathiques à qui son journal, « Limonka » (« grenade », en français), a redonné un peu d'espoir. Parmi eux, Zakhar Prilepine. Actes Sud publie en octobre la traduction d'un recueil de ses nouvelles, « Des chaussures pleines de vodka chaude ». Emmanuel Carrère en fait un beau portrait.

Conscient de sa puissance de romancier, l'auteur de « l'Adversaire », d'« Un roman russe », de « D'autres vies que la mienne » jongle avec la fiction, et c'est très réussi. Limonov dans les fêtes chics de Manhattan données par les Liberman ? Limonov goûtant la nature dans l'Altaï ? « J'aimerais savoir faire ça, je ne sais pas. » Mais quand il interpelle son lecteur, sur le mode complice, en invoquant ouvertement le désir de ne pas nous décevoir avec une fin trop abrupte ou une répétition qui pourrait nous lasser, n'y a-t-il pas là démagogie légère, petite tentative de corruption ? De même, lorsqu'il se met en scène, adolescent mal à l'aise, fils de famille arrogant soucieux de faire des progrès, ses interventions tombent mal, à côté. Son implication dans le récit n'est pas nécessaire à l'évolution de l'intrigue comme elle l'était dans ses livres précédents. Chaque fois qu'il tente une comparaison entre le monde de Limonov et le sien, le nôtre, elle paraît approximative. En ce domaine, Limonov est plus fort, qui dit dans « Salade niçoise » : « Je me suis fait les dents durant la plus grande partie de ma vie sur la solitude — bête par miracle non domestiquée et toujours plus sauvage —, et c'est pourquoi je conserve, à fleur de peau, une vision sociale qui manie sans cérémonie l'analogie. » Brillant, intelligent, formidable roman d'aventures, « Limonov » n'en est pas moins, parions-le, dans l'œuvre d'Emmanuel Carrère, un livre de transition.

« Libération », 8 septembre 2011

Limonov :
«Je souhaite à Carrère de mal tourner»

Propos recueillis par Étienne Gernelle

Écrivain, dissident, poète, clochard, fondateur du Parti national-bolchevique, le héros du livre d'Emmanuel Carrère répond au Point.fr.

Le diable Limonov est de retour. Après le prix Renaudot attribué au livre qu'Emmanuel Carrère lui a consacré (P.O.L.), Edouard Limonov savoure sa revanche. « C'est le privilège de vivre longtemps », glisse le poète délinquant de Kharkov, qui fut aussi dissident branché en URSS, clochard à New York, écrivain sans le sou à Paris, putschiste à Moscou, soldat proserbe en Bosnie, fondateur du rouge-brun Parti national-bolchevique, puis militant démocrate anti-Poutine. Aujourd'hui, c'est l'écrivain Limonov qui revient en grâce. Après « Journal d'un raté », « Le petit salaud » et « Autoportrait d'un bandit dans son adolescence » sont réédités chez «Albin Michel». Sorti de son enfer, l'oubli, le « diable » se confie au « Point ».

— Un prix Renaudot pour un livre écrit sur vous, cela vous amuse, vous flatte ou vous est indifférent ?

— J'éprouve un plaisir malin à revenir chez les Français comme un héros de mythe, car l'écrivain Limonov a été rejeté par la France intellectuelle.

— Avez-vous lu le livre d'Emmanuel Carrère ?

— J'ai lu le livre de Carrère, mais je tiens à ne pas donner mon opinion. C'est ma position.

— Considérez-vous que votre vie est un roman ?

— J'ai toujours pensé ma vie comme un mythe, comme les aventures d'Ulysse. Un mythe peuplé de monstres et de beautés.

— Comment avez-vous rencontré Emmanuel Carrère ?

— À Paris, en 1981. Il était jeune journaliste, il faisait une émission sur mon livre «Le poète russe préfère les grands nègres».

— Que pensez-vous de lui ? Et du milieu littéraire français ?

— Même son idée folle de faire un livre sur ma vie indique qu'il n'est pas un écrivain ordinaire. Il est spécial, un type à part. Après « Limonov », il peut «mal tourner»… Je lui souhaite de mal tourner, tous les grands écrivains tournent mal.

— Vous fascinez Emmanuel Carrère, qui, en même temps, est effrayé de s'être pris d'affection pour vous. Cela vous ennuie d'être décrit comme un monstre ?

— Je pense que je suis simplement libre et vivant, tandis que mes accusateurs sont des morts-vivants. L'Europe se ment quand elle se dit qu'elle défend le Bien, la démocratie, les droits des hommes. L'Europe, en fait, tue les pays dissidents, les pays différents, l'homme différent. L'Europe poursuit le Bien avec tous le moyens du Mal. L'Europe est en crise profonde, en crise de conscience. L'Europe est perdue. Moi, je suis l'homme naïf, comme un saint, je ne suis pas un monstre. Je suis honnête. Peut-être qu'être honnête, c'est être un monstre pour les Européens ?

— Que pensez-vous de la Russie d'aujourd'hui ?

— Nous vivons sous un régime de tyrannie moderne. Si Staline régnait par la violence du NKVD, notre Poutine règne par le mensonge, celui du vocabulaire, des sondages, des élections…

— Comment voyez-vous le retour prochain de Vladimir Poutine au Kremlin ?

— Son retour est bon pour l'opposition. Ce sera plus facile d'avoir comme adversaire un tchékiste hardi plutôt que le faible Medvedev. Lutter contre un tyran macho est toujours plus efficace.

— L'Occident comprend-il la Russie ?

— Non. L'Occident, malheureusement, n'est pas dans un bon état. Les grands philosophes sont morts et la culture, sous le joug du politiquement correct, est devenue médiocre. Le politiquement correct ne génère pas de génies, mais produit les romans de la rentrée littéraire.

— Que signifie l'âme russe ?

— Vous avez lu le livre d'Emmanuel Carrère ? Voilà, vous pouvez voir que l'âme russe se manifeste encore de temps en temps.

— Que pensez-vous de la France ?

— Un pays troublé, en trouble de conscience. La belle France ne se comprend plus.

— Et des États-Unis ?

— Oh, le dernier empire, la Rome moderne, les maîtres de l'Univers… Je regarderai leur chute avec grand plaisir.

— Vous avez été poète, dissident, clochard, homme politique, prisonnier… Comment vous définissez-vous aujourd'hui ?

— Ulysse.

— Avez-vous des regrets ?

— Je ne regrette rien. I DID IT MY WAY.

— À quoi rêvez-vous aujourd'hui ?

— Je ne rêve pas, je fais des projets et je les poursuis.

— De quoi avez-vous peur ?

— De mourir dans mon lit.

— La mort elle-même ne vous fait pas peur ?

— Non. La mort, ce n'est pas douloureux.

«Le Point», 17 novembre 2011

Limonov : « L'opposition russe manque de courage »

International • Propos recueillis par Pierre-Laurent Mazars

Le politologue et ancien dissident Boris Kagarlitski le note assez justement : « Limonov, c'est un projet esthétique plus que politique. » L'écrivain fut tour à tour dandy punk, aventurier, fondateur du sulfureux Parti national-bolchevique. Le voilà héros du livre d'Emmanuel Carrère (Limonov, P.O.L), couronné par le prix Renaudot. Edouard Limonov n'en a pas moins décidé de se consacrer corps et âme à l'opposition à Vladimir Poutine. Il s'en explique.

— Vous venez d'annoncer que vous serez candidat à l'élection présidentielle en mars 2012. Qu'est-ce qui vous a poussé à cette décision ?

— Je suis un kamikaze. Je cherche à créer des conflits entre le pouvoir et l'opposition. Dans un Etat policier, l'opposition n'a jamais la possibilité de se mesurer avec l'Etat. Mais il faut chercher le conflit. En Egypte, pendant plus de trente ans, qu'attendait-on des manifestations ? C'était un pays bouillonnant mais tranquille. Dans un sens, la Russie est proche de l'Egypte. Nous sommes un pays où on ne peut pas changer les choses par le vote, car il y a trop de fraude et un système de mensonge total. Si Staline régnait par la violence du NKVD [ancêtre du KGB], Poutine, lui, règne avec la violence du mensonge.

— Comment pourrait se manifester le conflit que vous évoquez entre pouvoir et opposition ?

— L'opposition n'est pas une force unifiée. Ce sont plusieurs groupes petits ou moyens, idéologiquement disparates, qui, dans un Etat policier, n'ont pas la possibilité de se développer. Il ne faut pas attendre. Il faut foncer avec les forces dont nous disposons. Ce qu'il manque, c'est du courage pour briser ce système d'obéissance.

— Pourquoi les leaders de l'opposition n'ont-ils pas ce courage ?

— Je me suis allié il y a cinq ans avec Kasparov, Kassianov, Ryjkov*… Ils sont tous rejetés par le système, mais ce sont aussi des rejetons du système. L'idéologie des libéraux ne me gêne pas. Mais ils sont trop timides. Kasparov a été arrêté pendant quatre jours en novembre 2007. Quatre jours : c'est rien, merde… Depuis, on ne l'a plus vu dans les manifestations non autorisées et il a pratiquement disparu de la vie politique ! Pareil pour Nemtsov*. C'est embêtant, car ils sont censés être des modèles pour les activistes et les militants. Ils manquent de courage physique. Ils se comportent comme des analystes ou des experts, pas comme des politiques. Ce sont des amateurs.

— Vous pensez avoir, vous, le profil pour dynamiter le système ?

— Avec mon expérience de dix-huit années, depuis 1993, je suis plus politique qu'eux. J'ai mis en application quelques idées intéressantes, comme la Stratégie-31**, pour établir une tradition de résistance. C'est une stratégie de répétition des coups contre l'Etat. On peut voir que le pouvoir n'aime pas ça. Plus il est irrité, plus il nous envoie de policiers. Nous avons aussi annoncé, avec mes supporters, que nous allions manifester ce 4 décembre sur la place Triumfalnaïa. Mais nous n'avons pas reçu le soutien d'autres forces politiques. Les Kasparov, les Kassianov, iront manifester le 5 décembre au meeting autorisé par le pouvoir. Ce n'est pas de l'opposition, mais de la soumission.

— Vous dites que les manifestations du 31 irritent le pouvoir, mais elles attirent aussi très peu de monde. Ça ne vous embête pas ?

— Ce n'est pas une raison pour ne pas continuer. Notre pays en est resté aux méthodes politiques de la Russie des tsars. Nous avons la lourde mémoire de la violence d'Etat. Il faut briser ça. Il faut dans le même temps faire l'éducation politique des citoyens et faire de la politique. Ça ne me gêne pas de ne réunir que quelques centaines de personnes. Ce n'est pas une indication de notre force. Les mécontents sont des millions. Ce n'était pas le cas il y a encore deux ans.

— Comment voyez-vous les mois qui viennent ?

— Je pense qu'entre les législatives et la présidentielle, le pouvoir va essayer de nous "calmer" en nous faisant condamner lourdement. Tant pis. Il faut y aller, il faut parler aux citoyens par-dessus la tête des leaders. Tous les citoyens : libéraux, nationalistes, patriotes, socialistes, communistes. Car le système féodal des boyards politiques d'opposition, ça ne marche pas du tout.

— Qui a envie de se révolter aujourd'hui ? Les jeunes, les classes moyennes, les fonctionnaires ?

— Ceux qui sont mécontents du rôle social qu'ils doivent jouer. Vous avez vu comment Poutine a été hué sur le ring où il était monté pour féliciter le vainqueur d'un combat d'arts martiaux. Même pour les intellectuels de l'opposition, c'était une surprise. Mais c'est une conséquence évidente du mépris exprimé le 24 septembre, lorsque Medvedev a annoncé que son successeur au Kremlin serait Poutine. C'est la goutte qui a fait déborder le vase. C'était une erreur du pouvoir, et je pense que c'est un tournant.

— Vous pensez que le mécontentement va exploser ?

— Une révolution classique est impossible : elle sera immédiatement écrasée. C'est pourquoi nous voulons développer la résistance civile.

— Vous êtes optimiste ? Vous croyez que ça peut déboucher sur quelque chose ?

— Je suis pragmatique. Je crois qu'il faut agir pour avoir un résultat. L'annonce du 24 septembre a produit une apathie générale dans l'opposition en Russie. On voit déjà Poutine régner douze ans. C'est une lâcheté morale ! Pendant cinq ans, j'ai été un allié fidèle, je croyais que Kasparov pouvait devenir chef de toute l'opposition. Une opposition doit être incarnée. En Pologne c'était Lech Walesa, en Afrique du Sud Nelson Mandela, en Tchécoslovaquie Vaclav Havel. Je pensais que Kasparov pouvait devenir une telle figure symbolique. Beaucoup plus que les Kassianov, Ryjkov, Milov, tous les nobles de l'ancien régime. Mais après quatre jours d'arrestation, Kasparov a pratiquement disparu de la vie politique.

— Vous pourriez être ce Havel russe ?

— Je suis un écrivain très populaire. Je suis un patriote. J'ai été dans tous les points chauds de notre histoire ces vingt dernières années. J'ai été à la Maison Blanche russe pendant les événements tragiques de fin septembre et début octobre 1993***. J'ai pris part à la guerre en Yougoslavie, du côté des Serbes, ce qui est très apprécié par l'électorat nationaliste. J'ai été en prison —pas parce que j'ai volé le business de quelqu'un, mais parce que j'étais accusé d'organiser des révoltes au Kazakhstan. Enfin, pendant cinq ans j'ai été l'allié des libéraux. Alors je ne suis peut-être pas le candidat universel pour le poste de leader de l'opposition, mais je suis acceptable par les différents groupes de notre société. Et c'est un regard très froid sur moi-même, il n'y a aucune folie des grandeurs là-dessous.

— En France, votre notoriété vient de monter en flèche avec le livre d'Emmanuel Carrère. Qu'est-ce que cela vous fait ?

— Un plaisir malin… On m'a rejeté en France parce que j'étais un personnage politiquement incorrect. On a rejeté mes livres et mon talent. Alors c'est une revanche. Ce ne sont pas toujours des éloges, mais je lis les articles, je me vois sur les couvertures des journaux et, oui, ça me procure un plaisir malin.

— Et que pensez-vous du livre ?

— Je vois ce livre comme une légende, un mythe pour les Français. Je n'étais pas parvenu à créer un mythe en France avec mes propres livres, Emmanuel Carrère a réussi. Je lui en suis reconnaissant, car j'ai toujours pensé que j'étais digne d'être un mythe.

« Le Journal du Dimanche », 3 décembre 2011


* Garry Kasparov, ancien champion du monde d'échecs, Mikhaïl Kassianov, ex-Premier ministre, l'indépendant Vladimir Ryjkov et Boris Nemtsov, ex-vice-Premier ministre, sont quatre figures de l'opposition libérale.

** Depuis juillet 2009, le dernier jour des mois qui en comptent 31, des protestataires se rassemblent pour demander le respect de la liberté de réunion, garantie par l'article 31 de la Constitution.

*** Siège du parlement de la Fédération de Russie, assiégé lors de la crise constitutionnelle qui avait opposé le Congrès des députés du peuple au président Boris Eltsine.

Limonov, un « kamikaze » contre Poutine

International • Pierre-Laurent Mazars

Il ne croit plus à la révolution, et chante désormais les vertus de la « résistance civile ». Le romanesque Édouard Limonov, écrivain, dandy punk, aventurier et tout récent héros d'une biographie couronnée par le prix Renaudot*, se vit désormais en « kamikaze » de l'opposition à Poutine. Il devait manifester dimanche, jour d'un vote auquel il ne croit pas, et s'attend — « comme d'habitude » — à être arrêté avec ses partisans.

Il reçoit tout de noir vêtu, dans un appartement aux murs blancs et aux meubles rares, dans le sud de Moscou. Limonov dit naviguer entre plusieurs domiciles, à la fois par goût, par commodité et pour ne pas faciliter la surveillance policière dont il est l'objet. Le sulfureux leader du Parti national-bolchevique — aujourd'hui interdit — résume ainsi son occupation du moment : « Créer des conflits entre le pouvoir et l'opposition. »

Pour cela, il manifeste, le dernier jour de chaque mois qui en compte 31, afin de demander le respect de la liberté de rassemblement, garantie par l'article 31 de la Constitution. Il a baptisé ces happenings la Stratégie-31. Les participants sont généralement peu nombreux et se font au final embarquer par la police, mais le tout est de faire parler et de s'inscrire dans la durée.

C'est aussi pour cela, tout en soignant son ego, que l'auteur du « Journal d'un raté » vient d'annoncer qu'il se présenterait à l'élection présidentielle russe de mars 2012. Il renoncera au passage à la nationalité française acquise lors de son exil à Paris dans les années 1980. Et jouera en solo après avoir, pendant cinq ans, tenté l'alliance avec les principaux leaders libéraux, dont Garry Kasparov.

Kasparov « manque de courage physique »

Celui-ci l'a beaucoup déçu : « Kasparov a été arrêté pendant quatre jours en novembre 2007. Depuis, il a pratiquement disparu de la vie politique ! » Limonov, qui voyait bien l'ancien champion d'échecs devenir le Lech Walesa russe, se désole d'un tel « manque de courage physique ». Lui est toujours prêt à payer de sa personne. Le voilà prêt à se transmuter en un nouveau Vaclav Havel.

« Je suis un écrivain très populaire, énumère Limonov. Je suis un patriote. J'ai été dans tous les points chauds de notre histoire ces vingt dernières années. J'ai pris part à la guerre en Yougoslavie, du côté des Serbes, ce qui est très apprécié par l'électorat nationaliste. J'ai été en prison. Enfin, pendant cinq ans j'ai été l'allié des libéraux. Alors je ne suis peut-être pas le candidat universel pour le poste de leader de l'opposition, mais je suis acceptable par les différents groupes de notre société. »

En attendant de lancer sa campagne de Russie, Édouard Limonov dit prendre « un plaisir malin » à savourer le succès du livre que lui a consacré Emmanuel Carrère. « Une revanche » sur tous ceux qui, en France, l'avaient « rejeté car politiquement incorrect ». Cette nouvelle gloire le conforte dans sa conviction : « J'ai toujours pensé que j'étais digne d'être un mythe. »

* « Limonov », par Emmanuel Carrère, « P.O.L. »

« Le Journal du Dimanche », 3 décembre 2011

Limonov, histoire d'un passé

par Jean-Jacques Marie

Sous quel angle examiner le Limonov d'Emmanuel Carrère ? « C'est le portrait d'un mec. » C'est ainsi que l'auteur a défini son livre. Mais est-ce une biographie, un portrait littéraire, une chronique de quarante ans d'histoire de la Russie à travers un personnage à la fois marginal et emblématique, un essai ?

En tout cas c'est un portrait complet qui va des exploits sexuels de Limonov à ses cuites grandioses en passant par son enfance misérable, ses romans, ses activités politiques à la tête du parti dit national-bolchevik, ses aventures militaires en Serbie, ses quatre ans de prison dans le camp de travail d'Engels, ses femmes passagères. Même s'il dit le détester par moments, Emmanuel Carrère dessine une image dans l'ensemble chaleureuse de cet aventurier dont les derniers mots (dans le livre) évoquent un univers qu'il dit à sa mesure, celui des mendiants des villes d'Asie centrale : « …

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« La Quinzaine littéraire », No.1052, du 1er au 15 janvier 2012

Édouard Limonov, l'imprécateur des lettres russes

par Veronika Colosimo

LES ICONOCLASTES — Ils ont marqué notre époque par leur liberté d'esprit et leur comportement décalé ou provocateur. Chaque semaine, le « Figaro Magazine » brosse le portrait de ces hommes et femmes qui défraient la chronique.

Comment un obscur Soviétique, dissident de hasard, ayant infiltré les milieux russes new-yorkais en étant tailleur, puis les milieux contestataires français en revendiquant sa bisexualité, a fini, tout en relayant les guerrières revendications nationalistes dans les Balkans et à Moscou, par passer pour un iconoclaste dans les milieux progressistes, au point que ceux-ci lui pardonnent, au nom de sa différence, ce que normalement ils abhorrent ? Seule certitude : dans les toilettes de Manhattan comme sur la ligne de front de Sarajevo, Edouard Limonov n'a jamais hésité à payer de sa personne. C'est certainement cette démesure incarnée, plus ancienne que lui, venant d'un fond russe et le dépassant, qui explique la fascination trouble qu'il inspire.

Si Limonov n'était que son curriculum vitae, il serait à classer parmi les bizarreries de l'époque. Il aura épousé toutes les modes successives de son temps avec une sincérité — et une faillite — désarmante. Il aura été un poète contestataire sous Brejnev, mais n'aura pas été Soljenitsyne. Il aura été un émigré russe aux Etats-Unis mais n'aura pas été Joseph Brodsky. Il aura été un Russe parisien critique et nostalgique de Staline, mais n'aura pas été Andreï Siniavski. Il aura été un chantre des amours coupables mais n'aura pas été Hervé Guibert. Il aura été un Serbe délirant donnant dans tous les chemins de traverse balkaniques mais n'aura jamais atteint la vérité tragique d'un Vuk Draskovic. Il aura été un fruit rabougri du national-bolchevisme mais n'aura pas su être Poutine. La vie d'Edouard Limonov n'est que contradictions. Seul le génie romanesque d'un Emmanuel Carrère a pu rendre compte de cette quête parfois insoutenable, souvent absurde, toujours irrationnelle d'un destin, afin de faire croire que cette énergie brute pouvait nous parler d'autre chose que de cette énergie précisément, en un temps de pure atonie.

« Je suis un emmerdeur, une personne troublante »

Comment rendre compte de cette fascination ? Ce que nous savons d'Edouard Limonov, c'est essentiellement ce qu'il raconte dans sa prolifique œuvre littéraire, lui qui a consacré sa vie à construire sa légende, à mythologiser sa biographie. « Je suis un emmerdeur, quelqu'un qui empêche de vivre dans la tranquillité, qui menace la stabilité. Une personne troublante », se présente-t-il. A 70 ans, le spécialiste en rébellion contre tous les ordres établis se considère aussi, en toute modestie, comme le dernier grand écrivain et penseur russe.

Né en 1943, Edouard Savenko a grandi dans la banlieue industrielle de Kharkov, en Ukraine, dans la famille d'un officier subalterne du NKVD (l'ancêtre du KGB), bercé par les récits de guerre des militaires de leur entourage, et se rêvant déjà une carrière de héros professionnel. Sa myopie lui barrant le chemin des galons, il devient voyou et vit de casses, de viols et de vodka, ce qu'il raconte avec une crudité banalisante dans « Autoportrait d'un bandit dans son adolescence » (Albin Michel, 1985) ou « Le Petit Salaud » (Albin Michel, 1988). Puis il tombe dans la littérature en s'acoquinant avec la bohème de Kharkov et découvre les écrivains interdits par la censure soviétique et, surtout, sa propre vocation de poète, qui le pousse à déménager à Moscou en 1967. Pendant quelques années, Edouard Limonov fréquente assidûment l'underground culturel moscovite et ses artistes proscrits, s'essaye au samizdat, convaincu de la supériorité de son talent, et gagne son rouble en fabriquant des pantalons pour hommes.

En 1974, le KGB somme le poète dissident, refoulé de toutes les rédactions et marié depuis peu, de quitter l'URSS. ¬Déchu comme tous les émigrés de sa nationalité soviétique, Limonov débarque en pleines seventies new-yorkaises. Son goût des marges et de l'insolite le pousse vers les milieux punk et disco, vers les bas-fonds et les backrooms. Au début, le couple vit chichement mais fréquente la jet-set de la Grande Pomme, croisant dans quelques soirées mondaines Rudolf Noureev, Andy Warhol ou Truman Capote, qui, eux, ne semblent guère se douter qu'ils sont en présence d'un génie méconnu… Le contact avec cet univers rutilant qui lui reste désespérément inaccessible, l'attirance mêlée de répulsion qu'il suscite irritent et font enrager Limonov. Quand sa femme le quitte, son désenchantement est total face à la réalité du rêve américain qui, pour lui, n'est qu'humiliante misère et anonymat insurmontable. Il noie son désarroi dans l'alcool, la drogue et le sexe, en ruminant son premier roman, qui sera aussi son sésame tant attendu dans la cour des écrivains reconnus : Le poète russe préfère les grands nègres (Ramsay, 1980), œuvre autobiographique trash, âpre et violente. Mais pour le publier, Limonov fuira New York pour Paris, en 1980.

S'ouvre un nouveau chapitre de son hagiographie. Ramsay, Albin Michel, Le Dilettante, Flammarion : les éditeurs français lui font la cour et Limonov connaît enfin le succès littéraire. Mieux, il a fini par « trouver la bande de copains dont [il rêvait] ». Dans les mois qui suivent la chute du mur de Berlin, Jean-Edern Hallier, le nouveau Cagliostro de Saint-Germain-des-Prés, invente « L'Idiot international », un journal dont l'unique principe est de donner tribune libre à tous les interdits de presse du moment, ou qui s'imaginent comme tels. L'antitotalitarisme domine mais le souvenir n'est pas loin d'une France philo-soviétique qui votait à 25% communiste. Hallier ne lésine pas : un dissident fun et sodomite, c'est plus surprenant et surtout moins contraignant que Soljenitsyne, dont les leçons de morale à l'Occident fatiguent. Certains verront dans « L'Idiot » la préfiguration de la fameuse alliance brun-rouge qui ne faisait qu'annoncer le transfert du vote populaire du PC au FN. Limonov, qui — comme les autres — est payé au lance-pierre, y trouve l'occasion de surprendre, ce qui reste tout de même sa principale vocation et son meilleur métier. Il trouve là une place de choix car il est moins intellectualisé que tous les dissidents professionnels qui s'efforcent alors de produire des revues savantes.

La saison de la dissolution de l'URSS ne dure qu'un printemps. Débute un conflit en Yougoslavie qui ressuscite les guerres balkaniques. Limonov, jamais avare de satisfaire son public, se lance dans la trouble épopée des milices proserbes. C'est probablement sa manière de se ressaisir face au climat émollient des soirées parisiennes. Il séduisait en prétendu moujik ? Il va prouver qu'il en est un vrai. Adieu New York, Paris et les circonvolutions de petit marquis improvisé, adieu le strapontin que lui a incidemment offert l'histoire. A force de voir des Américains et des Français épatés de ses paradoxes, Limonov a fini par croire en lui. Ou par être dégoûté par son propre personnage et vouloir se rejoindre lui-même. Quoi qu'il en soit, jamais il n'a remis en cause cet engagement, à contre-pied des intellectuels de l'époque : « Tous les autres sont des petits cons, des idiots, s'emporte-t-il dans un entretien à « L'Express » (2012). Pour eux, bombarder la Serbie était un acte généreux tandis que se ranger, comme je l'ai fait, du côté des Serbes, était diabolique ⟨…⟩ C'est toujours facile de prendre le parti des puissants. Il est beaucoup plus difficile et courageux de défendre les perdants de l'histoire. »

Il sera l'anti-Lénine d'un temps sans révolution

Mais l'histoire, elle, infiniment rude, ne lui accorde pas de mourir dans une anecdotique tuerie au bord d'un fleuve mentionné dans les livres pour quelque antique massacre à proximité. Il ne lui reste que la Russie. Il lui faut y retourner. Il n'aura pas été Lénine, il sera l'anti-Lénine d'un temps sans révolution. Un ersatz, mais décuplé par toutes les leçons de communication apprises en Occident. En 1993, il fonde le Parti national-bolchevique (PNB), mêlant idéologie d'extrême gauche et d'extrême droite, rassemblant vieux nostalgiques du soviétisme et skinheads musclés sous un drapeau agressif comme un mauvais déjà-vu : la faucille et le marteau dans un cercle blanc sur fond rouge (l'effigie nazie, la svastika en moins). Le PNB sera interdit en 2007 pour extrémisme, entre-temps Limonov aura purgé deux années en prison pour « trafic d'armes et tentative de coup d'État au Kazakhstan ».

Sans se laisser abattre par ces déconvenues, il s'allie aux libéraux de Garry Kasparov (le champion d'échecs) au sein du parti L'Autre Russie. Mais le régime de Poutine n'a ménagé aucune place à la dissidence. Toutes les actions de celle-ci, qu'elles soient menées par des nationalistes brutaux ou des libéraux-démocrates pacifistes, sont autant de piqûres de moustique. Avant de tourner court, les grandes manifestations anti-Poutine de 2012, rassemblant toutes les factions et tous les mouvements d'opposition de gauche comme de droite, ont soulevé une vague d'espoir parmi les Russes qui rêvent d'une autre Russie. Limonov, lui, a boudé la saison contestataire. Tous ces imposteurs lui auraient « volé sa révolution » en refusant de mener la foule à l'assaut du Kremlin, ou, au moins, du siège de la Commission électorale. « C'est soit de la stupidité, soit une trahison qui s'explique par un pacte secret entre le pouvoir et les leaders des manifs », conclut Limonov, qui se sent un peu comme l'unique dépositaire de l'authentique rébellion contre l'autoritaire président russe.

Aujourd'hui, en attendant la révolution, Limonov, perçu par les nouvelles générations d'opposants davantage comme un vénérable vestige que comme un leader efficace, continue de jouir de la gloire inattendue apportée par le roman homonyme d'Emmanuel Carrère. Finalement, seul le romancier français a pu restituer au « punk de la littérature russe » (sic Limonov) la vérité d'une trajectoire dont l'écrivain russe lui-même ne soupçonnait peut-être pas l'existence. Cette transfiguration littéraire n'est pas allée sans ambiguïté dans la presse hexagonale : des critiques de gauche ont excusé, chez le meneur nationaliste, des excès dont ils n'auraient pas pardonné le dixième, voire le millième, chez d'autres. Mais les Russes qui se battent pour leur liberté n'ont pas toujours compris cette subite passion française pour celui qu'ils considèrent comme l'histrion d'un passé qu'ils aimeraient voir révolu.

C'est le triste sort des exilés que de revenir dans un pays dont la quête du sens se méfie de leur passion pour l'insensé.

« Le Figaro », 12 juillet 2013

Emmanuel Carrère :
« Nous sommes prisonniers de notre petite personne »

propos recueillis par Michel Eltchaninoff

De « La Moustache » à « Limonov », le romancier Emmanuel Carrère incarne un trait insistant de l'époque  : notre attirance vers des vies très différentes de la nôtre. Au risque, affirme l'auteur de « D'autres vies que la mienne », de flirter avec la folie.

— Du menteur pathologique de L'Adversaire à l'aventurier Limonov, votre œuvre est hantée par la tentation des vies multiples. Pourquoi cette idée vous attire-t-elle  ?

— Ce n'est pas une simple curiosité, c'est une pulsion. L'un des moteurs profonds de tout romancier est de se représenter ce que serait la vie d'autrui, ou bien la sienne si elle avait pris un autre tour. Dans mon cas, c'est parti d'un grand sentiment d'insatisfaction devant ma propre existence, que je trouvais trop conditionnée. Le pire était que toutes mes tentatives pour me singulariser tombaient à plat. Si je m'intéressais à quelque chose d'un peu particulier, je pouvais être certain de découvrir le lendemain dans le journal qu'il s'agissait justement d'une tendance à la mode  ! Nous sommes terriblement prisonniers de notre pauvre petite personnalité univoque, cantonnée dans ses façons de réagir et de raisonner. Cette pulsion d'affranchissement par rapport à l'étroitesse de nos existences est universelle. Je l'ai racontée dès mes premiers romans. « Hors d'atteinte », paru en 1988, est l'histoire d'une professeure de lycée qui, quoi qu'elle fasse pour affirmer sa personnalité, se retrouve toujours pile au centre de sa case socioculturelle. Elle pénètre un jour dans un casino et la roulette devient un remède à la banalité de sa vie. Elle s'en remet à elle pour toutes sortes de décisions, même si elles vont à l'encontre de son intérêt. Elle donne corps à ces pulsions en se confiant au hasard. Elle accède ainsi à une autre vie, à un ailleurs, sans aucune représentation préalable. Cette idée me hante toujours. Tenez, au moment même où vous me sollicitiez pour un entretien, j'étais en train de lire un roman sur un thème proche. Il s'agit de « L'Homme-dé » [L'Olivier, 1995], un drôle d'objet littéraire et conceptuel, écrit sous le pseudonyme de Luke Rinehart. Dans ce livre culte des années 1970, le héros s'en remet totalement au hasard, en l'occurrence aux dés, pour diriger sa vie. Il propose le modèle radical d'une vie dans laquelle on tenterait de tout déployer, de tout actualiser, d'être à la fois une ordure et un type formidable… Donner à une instance extérieure le pouvoir de devenir tous les autres qu'on abrite est une expérience fascinante — mais qui rend fou le protagoniste à très brève échéance. On a en effet la tentation d'aller toujours un peu plus loin, et la question du meurtre fait assez rapidement partie des combinaisons possibles. Quelle idée romanesque géniale  !

— Y a-t-il des moyens plus pacifiques de vivre plusieurs vies en une  ?

— Oui, par exemple l'uchronie, sur laquelle j'ai écrit un livre, « Le Détroit de Behring. Introduction à l'uchronie » [P.O.L, 1986]. Il s'agit d'imaginer l'histoire en explorant d'autres voies possibles. On applique d'habitude cette notion à l'histoire collective — que se serait-il passé si Hitler avait connu le succès dans sa carrière de peintre  ?—, mais cela s'applique très bien à l'histoire privée. Il est troublant que ce mot ait été forgé tardivement, à la fin du XIXe siècle, sur le modèle de celui d'utopie. Or, tandis que l'utopie a accédé à la dignité de genre littéraire, d'objet d'études, le concept d'uchronie n'a jamais vraiment pris. Il n'est pas très connu. Il y a un réflexe intuitif de prudence qui joue ici un rôle de frein  : cela ne sert à rien, c'est même plutôt mauvais, vain, de vouloir, « avec des si, mettre Paris en bouteille ». Et pourtant la propension à édifier en esprit des cités idéales est beaucoup moins répandue que celle qui consiste à imaginer  : « ah  ! si je m'y étais pris autrement ». Nous passons notre temps à le faire dans la vie courante. Nous vivons sans cesse d'autres vies que la nôtre. J'ai été un grand lecteur de science-fiction. Ce genre montre qu'il existe une infinité d'univers parallèles au nôtre — par exemple, celui où vous seriez arrivé cinq minutes plus tard et dans lequel notre entretien aurait pris un tour tout différent. Cette idée des mondes possibles est extrêmement séduisante. Mais elle demeure trop abstraite pour qu'on en ait un grand usage dans l'expérience quotidienne.

— Est-ce pour cette raison que vous mettez en place des protocoles expérimentaux — écrire à Jean-Claude Romand qui vous a inspiré « L'Adversaire », s'immerger dans la Russie profonde, publier une nouvelle érotique dans un journal  ?

— Effectivement, je fais des livres ou des films avec le désir sous-entendu que cela change quelque chose dans ma vie… Écrire une pure fiction ne me satisfait plus. Du coup, plus ou moins consciemment, je mets en place des dispositifs qui produisent des effets dans la réalité. Je suis, par exemple, parti à Kotelnitch, une bourgade située à 800 kilomètres de Moscou, pour un reportage sur un prisonnier de guerre hongrois qui avait passé plusieurs décennies, oublié de tous, dans un hôpital de la ville. J'y suis retourné, avec la même équipe de tournage, pour filmer l'effet que ferait le séjour d'un groupe de Français dans un trou perdu de Russie… Enfin, quand j'ai su qu'Ania, une jeune femme que nous avions rencontrée lors de notre premier séjour, puis revue, avait été assassinée à coups de hache avec son enfant, j'y suis retourné une troisième fois… On ne sort pas forcément indemne de ce type de dispositifs. Lorsque j'ai réalisé le documentaire « Retour à Kotelnitch », je me suis posé la question  : devons-nous faire comme si nous n'étions pas là  ? Ou devons-nous considérer que notre présence fait partie du sujet  ? Dans ses carnets de travail des « Mémoires d'Hadrien », Marguerite Yourcenar explique tous les efforts qu'elle a déployés pour supprimer « l'ombre portée », pour gommer complètement tout ce qui émane de son regard contemporain, pour tout ramener à une réalité immuable. Le passage où elle dit ça est très beau, mais je n'y crois pas. Je pense qu'on ne peut pas supprimer l'ombre portée et qu'il vaut mieux la mettre en scène. J'ai pris ce parti, qui est celui de la modernité, de ne pas m'abstraire de ce que je représente.

— Pourtant, dans « Limonov », vous vous effacez devant le destin de votre héros…

— Pas complètement. Lorsque j'ai connu Limonov, à Paris, il y a vingt ou trente ans, j'étais admiratif et même assez jaloux de ce punk bagarreur et narcissique qui faisait l'éloge de Staline et traitait Soljenitsyne de vieux con. Il avait grandi en voyou dans une ville industrielle ukrainienne, avait passé plusieurs années clochardesques et drolatiques à New York, avant de débarquer à Paris dans la bande de Jean-Edern Hallier. Je me disais : « C'est ça vivre, et moi je n'ai pas les couilles, l'étoffe, pour ça. Je suis un petit-bourgeois, protégé, soucieux de son confort. » Je suis désormais un peu plus tranquille, mais j'admire encore cet aspect de son existence. Honnêtement, il est gonflé. Puisqu'il a décidé de vivre une vie d'aventurier dont l'une des définitions est de vivre beaucoup de vies, il y va. Il sait s'adapter à toutes les situations, résister à toutes les épreuves, bien supporter la prison, accepter de repartir de zéro. Certes, il a beaucoup de mauvais côtés. Il était violemment pro-serbe durant la guerre en ex-Yougoslavie, il a fondé le parti extrémiste national-bolchevique. Je n'ai pas caché mes réticences à son endroit dans le roman. Mais, dans cette recette, il fallait du soufre. Il serait difficile d'écrire une telle histoire sur des personnes travaillant dans des ONG respectables. Reste que traverser les univers les plus variés et parvenir à s'y adapter, avoir plusieurs incarnations et être capable d'en subir toutes les conséquences, ceci mérite le respect. La vie de quelqu'un comme Limonov est exemplaire de ce point de vue. Nous sommes typiquement dans le cas de quelqu'un pour qui la mesure de l'accomplissement d'une vie est la variété et l'amplitude des expériences. Plus tu as vécu de vies différentes en étant passé par les univers les plus variés, plus tu as réussi ta vie, semble-t-il nous dire.

— Selon toute une tradition stoïcienne et religieuse, ce qui est digne de respect, c'est, au contraire, conserver son intégrité malgré les tempêtes de l'existence, et non se disperser à tous les vents…

— Avec le temps, cette espèce d'idéal stoïcien est devenu le mien. Je m'accommode mieux de ma propre vie. Je ne suis plus travaillé par le remords ou l'aspiration à être autre chose que moi. Mais Limonov, lui, vous répondrait qu'une forme de fidélité à soi peut parfaitement s'accompagner d'expériences très variées et d'une vie de roman picaresque. « J'ai toujours été le même, semble-t-il nous dire  : un petit prolo de Kharkov qui essaie d'être quelqu'un. » Et ce n'est pas faux non plus. La force que je reconnais à Limonov est qu'il a traversé les univers les plus différents tout en gardant un socle de personnalité suffisamment solide pour rester le même. Ne sommes-nous pas aussi sur Terre pour en savoir le maximum  ? Ceci demande du courage et je respecte ce choix de vie. Finalement, nous avons tous un peu envie de vivre comme lui.

— Le risque de se perdre soi-même est tout de même bien réel…

— Oui, vivre plusieurs vies en une est très dangereux. C'est aussi pour cela que je me mets en scène systématiquement dans mes livres. Il me semble indispensable d'occuper pleinement sa place pour qu'une relation véritable avec autrui soit possible. Je ne crois pas à l'idée de se mettre à la place d'autrui. C'est non seulement une fiction, mais un mauvais but. C'est à la fois plus honnête à l'égard du lecteur et plus sain pour moi d'être absolument présent dans mon livre, comme je le suis dans ma vie. Je me rappelle une phrase de Levinas, que j'avais notée comme un mantra, et qui disait  : « le plus court chemin vers soi passe par l'autre ». Je la partage totalement, mais je me suis rendu compte en la recopiant qu'elle pouvait tout à fait être retournée  : le plus court chemin vers l'autre passe par soi. Je crois profondément qu'il ne faut pas se perdre dans l'autre. Il est indispensable qu'un mouvement vers l'autre existe. Mais il ne doit pas être désamarré de soi, sinon on se perd. Or on risque une dissolution du moi quand on est un caméléon.

— Avez-vous mis en danger votre propre intégrité à force d'entrer dans l'esprit d'autrui  ?

— J'ai un grand besoin de contrôle et je prends somme toute des risques assez calculés. Mais s'intéresser à quelqu'un comme Jean-Claude Romand, qui a massacré sa famille après s'être inventé une identité de grand fonctionnaire de l'Organisation mondiale de la santé, n'était pas dénué de risques. Il ne s'agit pas ici de risques réels. À sa sortie de prison, en 2015, je doute que Jean-Claude Romand vienne me faire du mal. Mais écrire un livre sur lui m'a plongé dans un état psychiquement dangereux. On ne peut passer sept ans de sa vie avec une telle personne dans son champ de vision sans en payer le prix. Côtoyer un tel abîme psychique, moral, spirituel, est dangereux. Mais j'ai dû aller au bout.

— Avec « D'autres vies que la mienne », vous semblez avoir découvert la face éthique positive du fantasme de vivre plusieurs vies en une.

— Dans « Un roman russe », je me suis délivré d'un poids névrotique très lourd, lié à des secrets de famille. J'ai rompu le lourd silence familial qui régnait autour de mon grand-père  : ce dernier avait collaboré durant la Seconde Guerre mondiale puis avait disparu. Après cette purge, j'ai eu l'impression d'avoir accès à quelque chose qui m'était interdit auparavant. Freud dit que la psychanalyse aide à passer du malheur névrotique au malheur ordinaire. « D'autres vies que la mienne » porte entièrement sur ce type de malheur. Nous savons qu'à tout moment nous pouvons perdre un enfant dans un accident, et rien ne peut nous prémunir contre ça. Les malheurs dont il est question dans ce livre m'ont été totalement épargnés. Dans le tsunami, je n'ai pas perdu une paire de chaussettes. Le malheur privé du deuil, de la maladie, de la pauvreté, m'a été, à ce jour, épargné. Au contraire de moi, les personnages que j'évoque dans le livre, et qui font l'expérience du malheur ordinaire, vivent leur propre vie sans aucune insatisfaction à son égard. Ils remplissent leur place sur terre là où ils sont. Mais c'est parce que nous sommes si différents qu'établir un pont entre eux et moi est une tâche essentielle. Je le fais à travers la littérature, mais ce commerce avec mon prochain peut revêtir de très nombreuses formes. Mon travail et ma disposition sont de donner une forme écrite à ce commerce-là. Je résumerais donc ainsi mon travail en littérature  : je tente de créer des dispositifs qui font qu'on va vivre quelque chose qu'on n'aurait pas vécu autrement, qui vous amènent à sortir de chez vous et à aller vers une altérité, tout en participant à la construction de votre moi. C'est aller vers une potentialité de soi et essayer de voir ce qui me sépare et ce que j'ai en commun avec eux.

« Philosophie magazine », №75, Décembre 2013 — Janvier 2014

Édouard Limonov : « Il faut pousser jusqu'à Kiev… »

Propos recueillis par Marc Nexon

Russie. Opposant à Poutine, l'écrivain provocateur le soutient pourtant sur le dossier ukrainien.

Un gros type en veste blanche vient à votre rencontre. Edouard Limonov, 71 ans, a l'habitude d'envoyer son garde du corps chercher ses visiteurs postés dans la rue. L'écrivain russe redevenu célèbre grâce au best-seller d'Emmanuel Carrère (« Limonov », POL) redoute toujours les agressions depuis qu'il a été molesté en 1996.

Le sulfureux Limonov, tour à tour délinquant en Ukraine, où il a grandi, majordome à New York, écrivain libertaire à Paris, combattant proserbe en Yougoslavie et militant anti-Poutine, s'exprime en français. Il évoque ses nouvelles activités et sa cause du moment : la guerre en Ukraine, lui qui ne croit qu'à l'option militaire pour ramener le pays dans le giron russe. La partie n'est pourtant pas gagnée : les élections législatives du 26 octobre ont donné une large victoire au bloc pro-européen, emmené par le parti du président, Petro Porochenko.

— Comment vous portez-vous ?

— Je viens de me faire opérer de l'estomac, mais ce n'est pas un cancer ou une merde comme ça.

— On vous revoit sur les grandes chaînes d'Etat. C'est une réhabilitation ?

— C'est vrai, je ne suis plus sur la liste noire, mais je peux très bien y figurer à nouveau. On m'invite, je dis oui. Mais je ne participe pas à des émissions animées par des gros cons de bourgeois qui me traitent de fasciste.

— Votre médiatisation est-elle liée au climat d'union nationale contre l'Ukraine ?

— On cherche peut-être à m'instrumentaliser, mais je ne vois pas de quel autre sujet important on pourrait parler en ce moment. L'affaire de la Crimée a été menée efficacement. Mais aujourd'hui le pouvoir capitule. Il ne fallait pas s'arrêter, il fallait prendre Marioupol, sur la mer d'Azov, et pousser jusqu'à Kiev. Ce scénario est inévitable, il est temps de placer un gouvernement prorusse à Kiev.

Le cessez-le-feu décidé à Minsk a été une connerie. Les rebelles ne détiennent qu'un tiers du territoire de « Novorossia » (la « Nouvelle Russie » évoquée par Poutine lors de la prise de la Crimée). C'est insuffisant, l'Ukraine a encore les moyens de les liquider. Si on poursuit la conquête territoriale, on pourra créer un Etat de 7 millions d'habitants viable et respecté.

— N'exagérez-vous pas la réalité de « Novorossia » ?

— Les frontières administratives entre la Russie et l'Ukraine sont complètement artificielles. Ce sont les mêmes gens qui vivent des deux côtés de la frontière. Ils parlent le même « sourjik » (dialecte russo-ukrainien). Ils ont les mêmes visages, la même histoire. J'ai vécu les 23 premières années de ma vie à Kharkov, en Ukraine, je sais de quoi je parle.

— Pourtant, les rebelles ne font pas l'unanimité, y compris à l'est…

— L'opinion des habitants qui s'opposent à eux n'a aucune importance. On ne va pas demander aux mineurs du Donbass, qui vivent comme des animaux, d'avoir un avis sur la question. C'est cynique, mais c'est la réalité. En attendant, on a besoin de blindés, d'artillerie et de fusils de précision.

— Vous ne traitez plus Poutine de dictateur ?

— Poutine ! Poutine ! Poutine ! Arrêtez d'être obsédé par lui. Notre démocratie est morte le 3 octobre 1993, le jour où Boris Eltsine a tué 18 7 personnes au centre de Moscou en ordonnant le bombardement du Parlement. Et l'Europe a assisté à ce massacre sans réagir.

Avant les événements d'Ukraine, la Russie était en pleine dépression. Aujourd'hui, on a retrouvé notre fierté et, c'est vrai, Poutine jouit d'une popularité énorme.

— L'opposition demeure pourtant bâillonnée…

— Elle est devenue insignifiante en raison des rêves petits-bourgeois de ceux qui ont participé aux manifestations de l'hiver 2011-2012. Aujourd'hui, quand j'entends ces mêmes opposants critiquer la politique russe en Ukraine, j'affirme qu'il faut leur retirer leur citoyenneté et même leur payer le billet d'avion pour les expulser ! Désormais, il s'agit de défendre de grandes idées. Et, si l'on doit s'opposer à Poutine, c'est pour se montrer plus radical que lui dans notre guerre contre l'Ukraine !

— Que vous inspire la réaction de l'Occident ?

— Il y a trois jours, la foule a défilé à Kiev jusqu'au Parlement en criant « Bandera [un nationaliste ukrainien de la Seconde Guerre mondiale] est notre héros ! » Vous imaginez ? Alors que ce type a fait tuer 60.000 Polonais ! Et en face vous, les Européens, vous restez silencieux. Les nazis s'emparent du pouvoir à Kiev. Et les nazis ukrainiens sont pires que les nazis allemands.

— Vous parlez de nazis, mais, lorsque vous avez créé le Parti national-bolchevique, vous avez choisi un drapeau proche de celui du IIIe Reich…

— Vous m'emmerdez avec cette histoire ! C'était un jeu, un taie de boy-scout. Et ça fait maintenant sept ans que ce parti est interdit.

— Et les sanctions occidentales ?

— On s'en moque. De toute façon, sanctions ou pas, les prix doublent tous les deux ans. Et puis c'est l'occasion pour nos agriculteurs de se développer. Ils ont un marché immense. La Russie n'est pas la Finlande, c'est un grand pays.

— Quelles sont vos activités ?

— Je viens d'être désigné à la tête du parti l'Autre Russie. J'écris pour le quotidien « Izvestia », je participe à une émission de radio hebdomadaire et je réfléchis à un livre qui serait une suite de « Mort des héros modernes ». J'ai rencontré dans ma vie suffisamment de célébrités décédées dont je peux raconter l'histoire.

— Continuez-vous à manifester le 31 de chaque mois pour réclamer la liberté de réunion, conformément à l'article 31 de la Constitution ?

— Oui, mais ça devient un rituel lassant pour moi et les policiers. Je suis arrêté, je passe quelques jours en prison et on m'inflige une amende.

— Et la France, vous y retournez ?

— Mon dernier séjour date d'il y a vingt ans. Je collaborais à l'époque à « L'Idiot international » de Jean-Edern Hallier. En 2011, on m'a pourtant proposé la nationalité française. J'ai refusé parce que j'envisage toujours de participer à des élections en Russie si j'y suis autorisé. Je préfère rester un politicien russe. De toute façon, je ne peux pas quitter le territoire. Il faudrait d'abord que je règle mes amendes.

— Vous suivez l'actualité française ?

— Oui, et j'ai l'impression que François Hollande est devenu étranger à son pays. Tant que vous n'aurez pas résolu la question de l'immigration, vous aurez des problèmes. Pourquoi Marine Le Pen rencontre-t-elle autant de succès ? Parce qu'elle profère moins de mensonges.

« Le Point », No.2198, 30 octobre au 5 novembre 2014

Dernières nouvelles de Moscou

Thierry Marignac

Les dernières nouvelles de Moscou semblent indiquer que les inquiétudes au sujet de la santé de E.L., en dépit d'améliorations rassurantes, n'étaient pas tout à fait sans fondement. Les lecteurs russophones pourront lire tout ça en VO, sur le livejournal de l'auteur et homme politique controversé, qu'il recommande de consulter plutôt que de se fier aux « exagérations des journalistes ». Ci-joint le communiqué officiel de E.L. au sujet du parti, suivi d'un étrange poème écrit à la date anniversaire de la mort de Staline.

Edouard Limonov

Tiré de la récente exposition moscovite « Mystique des Femmes », © Vera Mylnikova,
de l'Académie Impériale des femmes artistes, indique le tampon.

(Communiqué traduit par TM)

COMMUNIQUÉ DU 26-03-2016

Mes ennuis de santé inattendus, survenus à la mi-mars, m'ont mis sur mes gardes et contraint à me soucier du destin ultérieur du Parti (L'Autre Russie).

Craignant, ce qu'à Dieu ne plaise, de nouvelles complications, et que le parti ne soit décapité et à la dérive, je nomme les membres du Comité Exécutif du Parti :

A. Bolynts, A. Dimitriev, A. Averine, comme responsables des devoirs de direction du Parti.

Je garde pour l'instant le poste de président du Comité Exécutif.

Je demande aux membres du parti « L'Autre Russie » de se soumettre aux décisions de ce triumvirat de camarades.

Nous poursuivons notre route vers la victoire inéluctable.

E. L.

(Vers traduits par TM)

Mars glacé

Mars glacé. Sinistre froissement de bannières.
La tombe oblongue du dictateur de fer.
C'est la volupté qui attend Asgarta son devin
Où Seul, à côté, on l'enterrerait, au dessein…

Mars glacé. Leur Dieu l'ensevelit…
Et pour Staline, sous ses moustaches il rit,
Pour le koumis de chèvre qu'on déverse jusqu'en haut
La viande de porc qu'on découpe en morceaux…

Mars glacé. Les surfaces sont luisantes.
Chaudrons des cieux. Étendue d'océan.
Ils s'inclinent l'un vers l'autre, signe d'entente.
Ils n'ont qu'un seul Dieu. Staline est notre tyran.

Les Walkyries aux yeux écarquillés,
Se dressent au-dessus des pères sans même tressaillir
Des bouffardes, l'excitante fumée,
Les recouvre là où elle peut sans faillir…

E. Limonov, 9 mars 2016


Март ледяной. Знамён суровых шелест.
Диктатора продолговатый гроб.
Его Асгарты ожидает прелесть,
Где рядом Один бы уселся чтоб…

Март ледяной. Их бог его сажает…
И Сталину смеется сквозь усы,
Кумысу козьего до верху наливает,
Свинины отрезаются кусищи и кусы…

Март ледяной. Поверхности сияют.
Небес кубы. Пространства океан.
Друг к другу согласно наклоняют.
Их Один бог. И Сталин наш тиран.

Валькирии с огромными глазами
Стоят не шелохнувшись над дедами,
И трубки возбуждающий дымок
Двоих окутал, там где только мог…

Э. Лимонов, 9 марта 2016

« Antifixion », 28 mars 2016

Emmanuel Carrère et le problème du bien

Michel Houellebecq

Parmi les nombreux passages bouleversants qui jalonnent D'autres vies que la mienne, un des plus déchirants pour moi est celui de la vieille lesbienne anglaise qui vient de perdre sa compagne dans la catastrophe. « Elle disait : my girlfriend, et j'imagine ce couple de lesbiennes vieillissantes, habitant une petite ville anglaise, engagées dans la vie associative, leur maison arrangée avec amour, leurs voyages chaque année dans des pays lointains, leurs albums de photos, tout cela brisé. Le retour de la survivante, la maison vide. Les mugs au nom de chacune, et l'un des deux ne servira jamais plus, et la grosse femme assise à la table de la cuisine prend sa tête dans ses mains et pleure et se dit qu'à présent elle est seule et qu'elle restera seule jusqu'à sa mort. »

Emmanuel Carrère a bel et bien rencontré cette lesbienne anglaise vieillissante, lors de ces vacances à Ceylan qui se sont si mal terminées ; mais il a imaginé les mugs. Ce qui situe assez bien, il me semble, la marge d'invention qu'il s'autorise, dans ce livre où « tout est vrai ». Elle n'est pas insignifiante. Parce que ce n'est pas rien, ces mugs. C'est exactement au moment des mugs, je m'en souviens, que j'ai éclaté en sanglots, et que j'ai dû reposer le livre, incapable pendant quelques minutes de poursuivre ma lecture. Il est de toute façon impossible de retracer des faits, même lorsqu'on le fait en dehors de toute ambition littéraire, on est toujours obligé d'inventer, plus ou moins. Il reste que dans tous les livres qu'il écrit actuellement, Emmanuel Carrère a choisi de n'inventer ni les personnages, ni les événements majeurs ; il a choisi pour l'essentiel de se comporter en témoin (pas en témoin exact, c'est impossible, je viens de le dire ; mais en témoin). Ce choix m'intéresse évidemment, ne serait-ce que parce que je m'en suis tenu, jusqu'à présent, à la voie inverse. Pour des raisons esthétiques si on veut, mais aussi pour des raisons douteuses où se mêlent paresse, insolence et mégalomanie (genre : m'emmerdez pas avec les détails, j'ai pas de temps à perdre avec la réalité, et de toute façon la réalité je la connais mieux que personne).

Mais enfin passons, revenons à Emmanuel Carrère. Je ne sais pas exactement quand, dans quelles circonstances il s'est résolu à ce choix ; mais il me semble avoir une petite idée du pourquoi. Elle me vient, bizarrement, de mes premiers travaux sur Lovecraft. Avec la sympathique radicalité qui le caractérise, l'auteur américain prend congé du roman réaliste par ces mots : « Le chaos de l'univers est si total qu'aucun texte écrit ne peut en donner même un aperçu. » Il me semble qu'Emmanuel Carrère, à un moment donné, s'est trouvé confronté à un problème du même ordre. Les gens, c'est le moins qu'on puisse dire, ne savent plus comment vivre. Le chaos est si total, le désarroi si généralisé qu'aucun modèle de comportement hérité des siècles anciens ne paraît applicable aux temps que nous vivons. À un moment donné, il est apparu à Emmanuel Carrère impossible non seulement d'utiliser les types existants, mais même d'en créer de nouveaux. Le temps de « l'homme sans type », prophétisé quoique de manière approximative par Musil, était advenu. Circonstance aggravante, Emmanuel Carrère était proche d'une pittoresque mouvance, lointaine résurgence des tenants de l'art pour l'art, qui croyait esquiver le problème en résumant l'intérêt de la littérature à la virtuosité langagière qui s'y déploie. En somme, il s'est un peu trouvé dans la même situation que ces militants maoïstes ayant accompli leur autocritique, se sentant menacés par un déviationnisme formaliste, qui décidaient de retourner travailler en usine, au contact du prolétariat réel.

(J'aimerais que cette comparaison un peu irrévérencieuse ne soit pas prise en mauvaise part ; car après tout ces militants maoïstes, lorsqu'ils décidaient de retourner en usine, avaient tout simplement raison ; la preuve en était régulièrement administrée par le fait qu'une fois établis ils ne tardaient pas à renoncer au maoïsme, et au militantisme aussi bien ; la théorie n'avait pas résisté à l'épreuve du réel.)

 

Abordant le monde sans théorie préconçue, Emmanuel Carrère n'est pourtant nullement dépourvu de structuration intellectuelle ; car ce qu'il possède au plus haut point, et qui est largement aussi structurant qu'une théorie, ce sont des valeurs. Et là il est nécessaire de remonter un peu haut, tant sur ce point il tranche non seulement avec ses contemporains, mais même avec les deux ou trois générations qui l'ont précédé.

Pour les auteurs du XIXe siècle, la question du bien et du mal ne se pose nullement. Ni Balzac, ni Dickens, ni Dostoïevski, ni Maupassant, ni Flaubert n'ont le moindre doute sur les moments où le comportement de leurs personnages leur paraît estimable, admirable, légèrement condamnable ou franchement abject. Qu'ils choisissent ensuite de déployer un spectre moral très large, de mettre en scène des cas extrêmes, ou au contraire de concentrer leur attention sur des caractères moyens, est un choix esthétique personnel, où les variations sont infinies. Mais les bases du jugement moral sont chez eux aussi solides et indiscutables qu'elles l'ont toujours été chez les philosophes qui, au cours des siècles précédents, se sont préoccupés d'éthique.

Les choses se gâtent un peu au tournant du XXe siècle. Sous l'influence de penseurs néfastes et faux qui ont imaginé d'attribuer un caractère contingent à la loi morale, s'est peu à peu créée une opposition stupide, mais étrangement tenace, entre le camp des conservateurs et celui des progressistes. Au vrai la chose aurait pu se produire bien avant, sous l'influence délétère des « philosophes des Lumières » ; mais ces soi-disant philosophes étaient d'un étiage intellectuel trop restreint pour exercer une influence réelle sur des créateurs d'un certain niveau, et le magnifique élan romantique n'eut aucun mal à les réduire en poussière. Marx et Nietzsche étaient, il faut en convenir, d'un autre calibre que Voltaire et La Mettrie. Ainsi, un doute moral s'est installé, y compris chez les meilleurs, sur des questions pourtant peu douteuses. Il s'est principalement focalisé sur les questions sexuelles, et la faute en revient largement, il faut l'admettre, aux conservateurs. La pruderie victorienne est un phénomène incompréhensible, exagéré, qui ne s'était jamais vu (et ne se reverra jamais), il n'est donc pas surprenant que ce soit en Angleterre que la confusion ait été la plus grande. Elle donne des résultats magnifiques chez Galsworthy, injustement oublié (l'immortalité me paraît assurée à un auteur qui a su créer le personnage de Soames Forsyte). Mais c'est sans doute chez Somerset Maugham que ces questions morales atteignent leur plus haut point de tension et aboutissent aux réalisations les plus bouleversantes. Maugham, sans doute par pudeur, s'était créé un personnage de vieux pédé raffiné et cynique. Alors que d'abord il n'a pas toujours été vieux, qu'il n'a pas été exclusivement pédé (sa descendance en témoigne), et que son cynisme affiché dissimulait des manifestations de générosité pratique très réelles. Il se livre bien davantage dans ses livres. Les êtres aimés ne sont pas toujours ceux qui en seraient dignes ; cette vérité désolante et banale, il ne parvient absolument pas à s'en accommoder. Le désir est naturel et sain, c'est la nature qui parle, il se refuse à y renoncer ; mais aussi il aimerait tellement que les braves gens soient heureux, que leur aspiration à l'amour soit comblée, et naturellement ce n'est pas possible, et tout cela nous donne, notamment dans L'Envoûté et dans Le Fugitif, quelques-unes des plus belles pages de la littérature anglaise.

Plus on avance dans le XXe siècle, plus la confusion augmente, et plus la loi morale perd du terrain, jusqu'à n'être finalement plus du tout comprise, quand elle n'est pas systématiquement dépréciée. L'adage : « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » aura finalement eu un impact négatif considérable. Il me semble même que l'invraisemblable surestimation dont les auteurs collabos sont depuis longtemps l'objet y trouve son origine. Entendons-nous bien, Céline n'est pas sans mérite, il est juste ridiculement surévalué. Et les Poèmes de Fresnes de Brasillach sont très beaux, d'une beauté surprenante même chez un auteur aussi faible. Mais tous les autres, les Drieu, Morand, Félicien Marceau, Chardonne… quand même une assez lamentable brochette de médiocres. Eh bien, il me semble que leur étrange surestimation tire son origine d'une accentuation perverse de l'adage précité, qui pourrait se formuler ainsi : « Si c'est un salaud, c'est probablement un bon auteur. »

 

C'est dire l'étrange chaos auquel nous étions parvenus. Ce qui ne fait que souligner les immenses mérites d'Emmanuel Carrère. Dès qu'on rentre dans l'un des livres (et il est à peu près le seul de sa génération dont on puisse le dire), les miasmes du doute moral s'évaporent, l'atmosphère devient plus claire, la respiration se fait plus ample. Carrère sait quand le comportement de ses personnages est estimable, admirable, odieux, moralement neutre ; il peut avoir des doutes sur tout, mais pas sur ça. Et c'est cette clarté de conception, cette droiture intellectuelle et morale qui le rendent capable, lui et lui seul (ou à peu près), d'aborder certains sujets, en effet moralement délicats. On ne louera jamais assez, par exemple, sa peinture de Jean-Claude Romand dans L'Adversaire. Que Jean-Claude Romand soit un assassin odieux, qu'il mérite largement la peine qui le frappe, nul ne songera à le nier ; mais qu'il soit très loin de présenter une image crédible du mal, c'est non moins certain, et c'est là où le talent d'Emmanuel Carrère se manifeste à plein. Il est réellement remarquable de voir comment il réussit peu à peu à nous rendre Romand proche, et même sympathique, sans jamais se permettre la moindre compromission sur la question du mal.

(Romand est, par ailleurs, hautement significatif. Une des qualités les plus importantes, et les plus rarement évoquées, du romancier, est de savoir choisir ses sujets. Il faut réfléchir, réfléchir longtemps ; puis viser, viser avec tout le soin suffisant, et tirer en plein centre. Des causes criminelles il y en a des centaines par an, et les assassinats de famille comptent pour beaucoup dans la liste ; mais choisir pour cible un personnage qui, dans sa mythomanie, a choisi de se faire passer pour un médecin humanitaire, et même pour un « grand nom de l'humanitaire », voilà qui en dit long sur notre société.)

Limonov est l'incarnation d'un problème plus ancien, mais non moins délicat. Que Limonov ait eu du talent, c'est peu contestable ; mais qu'il ait par ailleurs été, à certains égards, franchement un salaud, est tout aussi évident. Il est passionnant de comparer le traitement par Emmanuel Carrère du cas Limonov et celui, par Somerset Maugham, du cas Gauguin. Maugham a pour Gauguin une admiration infinie, il le considère (avec un peu d'exagération sans doute, mais passons) comme un génie du calibre de Michel-Ange ; mais la brutalité et l'égoïsme qu'il manifeste dans sa vie privée lui soulèvent le cœur. Le martyre de Dirk Stroeve, un des êtres dont la vie fut brisée par Gauguin, lui tire des pages hallucinées de douleur ; mais en même temps il ne peut pas condamner Gauguin, ce serait trop lui demander, et il souffre, le pauvre Maugham, il souffre de plus en plus, au point que c'est sa souffrance d'auteur qui devient le véritable sujet d'un livre superbe, mais d'une lecture éprouvante. Carrère à l'inverse ne s'étonne nullement qu'un écrivain talentueux soit également un salaud ; il le déplore, il préférerait qu'il en soit autrement, mais cela ne fait pas partie pour lui des contradictions insoutenables ; c'est juste un de ces étranges tours que la nature se plaît à manigancer lorsqu'elle façonne les hommes. Son point de vue sur ce sujet est celui de Shakespeare ; et ; au-delà, de tous les classiques.

 

Cette santé et cette clarté du point de vue d'Emmanuel Carrère ont pour corollaire un mérite qui, pour être négatif, n'en est pas moins considérable, c'est qu'il ne se pose jamais de faux problèmes.

Ce n'est jamais sans un serrement de cœur que je vois des penseurs chrétiens (ou peut-être des moines chrétiens, enfin des chrétiens) se poser, avec gravité et douleur, le « problème du mal ». Quel problème du mal ? S'il y a une entité qui est chez elle dans le monde, qu'on y retrouve sans surprise, dont l'existence est tout sauf problématique, c'est bien le mal.

Et ce m'est toujours un léger agacement d'entendre louer la « profonde connaissance de la nature humaine » manifestée par tel ou tel auteur qui n'a fait, au cours de sa longue carrière, qu'aligner une peu ragoûtante théorie de personnages égoïstes et cyniques. Un tel auteur, il me semble, n'a au contraire manifesté qu'une bien superficielle compréhension du cœur humain. Car certains êtres, de manière consciente et délibérée, décident de traiter constamment les autres avec loyauté, honnêteté et bonne foi ; puis se conforment, jusqu'à leur mort, à cette maxime. D'autres encore, sans y être aucunement contraints, se portent hardiment au secours des autres, et s'efforcent de leur mieux de les secourir, et d'alléger leurs souffrances. Le bien existe, il existe absolument, tout autant que le mal. Et c'est cette existence, absolument contraire à toute loi naturelle, cette existence contre-productive du point de vue biologique, qui pose réellement problème. Et c'est ce problème du bien, le seul peut-être qui vaille, qu'Emmanuel Carrère se pose dans les plus belles pages de ces livres. Pourquoi Étienne Rigal, jeune espoir du Syndicat de la Magistrature, a-t-il choisi, plutôt que la voie dorée d'un cabinet ministériel, de devenir juge d'application des peines à Béthune ? Pourquoi a-t-il décidé de venir en aide à des miséreux alcooliques et semi-dégénérés ? Pourquoi ?

Pour reprendre le sujet sous un angle un peu différent, il me semble que la question de la communauté humaine, de la possibilité d'une communauté humaine, est celle qui revient de la manière la plus insistante dans les livres d'Emmanuel Carrère. Cioran note avec brièveté que la croyance en Dieu « était une solution », et qu'on n'en trouvera certainement jamais de meilleure. Parmi les immenses avantages de cette croyance, j'en repère au moins trois. Un, les questions cosmologiques sur l'origine de l'Univers, de l'espace, du temps, etc., se trouvaient ipso facto résolues. Deux, la mort était vaincue (la sienne, et surtout celle des autres). Trois, la possibilité d'une communauté humaine était constituée (vous les reconnaîtrez à ce signe qu'ils s'aiment les uns les autres, etc.). Il m'a toujours semblé que, de ces trois points, celui qui tenait le plus à cœur à Emmanuel Carrère, qui expliquait le mieux sa fascination renouvelée pour le christianisme, c'était le troisième. La plus impressionnante illustration en est sans doute l'extraordinaire avant-dernière page du Royaume, celle où, dansant aux côtés d'Élodie la jeune mongolienne, dans la communauté de l'Arche de Jean Vanier, envahi par les larmes il entrevoit, il entrevoit vraiment ce que c'est, le Royaume.

 

Sur cette question de la communauté humaine, je me sens largement moins éloquent, et plus contradictoire. Perméable au dernier degré à l'émotion collective, je ne me suis jamais senti aussi proche de la croyance que lorsque j'assistais à une messe. Mais, aussi, toutes les messes, si je puis dire, ne se valent pas, et c'est lorsque la célébration intervient à l'occasion d'un enterrement que le rêve chrétien me perturbe au plus haut point. La dernière à laquelle j'ai participé avait lieu en l'honneur de Bernard Maris. Emmanuel était là, lui aussi (et il a très bien parlé de notre ami assassiné). Je me souviens de cette certitude, de cette évidence qui émanaient des paroles du prêtre : non, la mort n'existe pas, elle n'existe absolument pas, ne pleurez pas petits enfants, Christ a vaincu la mort. Ça me met dans des états nerveux pathétiques, cette certitude.

Peut-être aussi que la question de la communauté humaine en général m'intéresse moins parce que je m'intéresse passionnément à cette communauté plus restreinte composée par un homme et une femme. Emmanuel Carrère s'y intéresse beaucoup lui aussi, l'amour tient une place considérable dans nos livres, à tous les deux (il insiste de manière très émouvante sur l'amour conjugal, sur la sexualité conjugale aussi). Mais la question de la communauté humaine en général, il n'y a pas renoncé. Moi, je dois en convenir, si ; et ce que le mot de « fraternité » m'inspire en premier lieu, c'est une certaine défiance. Je suis très loin de m'en vanter ; je constate. Je constate mes défaillances, mais je ne veux pas les exagérer ; mes croyances sont limitées, mais elles sont violentes. Je crois à la possibilité du royaume restreint. Je crois à l'amour.

 

C'est une promesse bien modeste, comparée à la promesse du Royaume ; un amour bien restreint, comparé à la charité dont parle saint Paul ; mais il m'arrive de penser que c'est, peut-être, suffisant. Je ne sais pas ce qu'en pense Emmanuel Carrère, je ne suis pas sûr qu'il le sache lui-même ; mais je sais qu'on a le droit de le lui demander, moi comme tous ses lecteurs (aussi pénible que cela puisse être, les écrivains s'exposent à cela : leurs lecteurs ont le droit, absolument le droit de les sommer de s'expliquer sur la manière dont il convient de vivre). Bref, sans connaître la réponse d'Emmanuel Carrère, je crois l'avoir suffisamment lu pour savoir qu'il appréciera cette phrase que j'emprunte à Versilov (un des personnages les plus énigmatiques de Dostoïevski, parce que étrangement dénué d'hystérie) :

« Quant à faire obligatoirement le bonheur d'au moins une créature au cours de sa vie, mais de le faire pratiquement, c'est-à-dire effectivement, je l'érigerais en commandement pour tout homme cultivé, exactement comme je pourrais faire une obligation à tout paysan de planter au moins un arbre dans sa vie, étant donné le déboisement de la Russie. »

Sous la direction de Laurent Demanze et Dominique Rabaté
« Emmanuel Carrère : faire effraction dans le réel »
// Paris : « P.O.L. », 2018,
broché, 564 p.,
ISBN : 978-2-8180-4636-4,
dimensions : 240⨉182⨉40 mm

Eduard Limonov de retour en France, un provocateur dans la ligne

Blog • Pierre Glachant

« Mesdames, Messieurs, merci d'être venus ici pour voir ma gueule ! » Eduard Limonov, l'éternel agitateur de la scène littéraire et politique en Russie qui a fait de sa vie une œuvre, en évoquant au fil de ses livres son parcours inclassable depuis sa jeunesse de petit voyou en Ukraine, dans les années soixante, puis ses séjours new-yorkais et parisiens avant de revenir dans son pays, celui qui a tout connu, célébrités et truands, la dissidence, le combat politique à la tête des « nationaux-bolchéviques », les prisons, les milieux artistiques, la clandestinité, des succès féminins innombrables, Eduard Limonov donc, cette personnalité sans équivalent connu qui se situe quelque part entre la littérature, la politique et un goût certain pour les provocations, mais aussi l'épate, l'esbroufe, et il faut bien le dire, les projecteurs du star system, était ces derniers jours de retour en France pour la première fois depuis plus de vingt-cinq ans, s'exprimant en public au Centre culturel russe à Paris, à l'initiative de l'association France-Oural.

« Je voulais venir à Paris pour le 1er mai mais je n'ai pas obtenu de visa à temps », explique-t-il, avant d'ajouter dans un sourire que le consulat de France n'était manifestement pas ravi de sa venue. Il n'est sans doute pas mécontent de voir que sa réputation sulfureuse le poursuit. Car l'écrivain et journaliste, silhouette mince de jeune homme malgré ses 76 ans, presque frêle, une abondante chevelure blanche et un regard parfois amusé derrière des lunettes, est venu dans la capitale française pour rencontrer des Gilets jaunes qu'il dit suivre avec attention. « Je me réjouis de cette rébellion populaire », ajoute-t-il dans un français correct. Il confie s'en être entretenu le matin même avec le philosophe controversé proche de l'extrême droite Alain de Benoist, dans lequel il voit un « prophète heureux » et perspicace. « On a parlé du fait que le vieux monde était en train de s'écrouler. Il ne s'agit pas aujourd'hui d'années, mais de mois. »

Avec les Gilets jaunes, « c'est finie la dépression » chère à Michel Houellebecq qu'il a bien connu lorsqu'il travaillait avec lui à Paris à « l'Idiot international » de Jean-Edern Hallier. Si le « vieux monde » est voué à disparaître, à quoi donc ressemblera le nouveau ? « À un chaos total » chargé de « violence », répond-il, cultivant volontiers un pessimisme foncier sans toutefois élaborer davantage.

Devant cette salle qui lui est pourtant largement acquise, presque en adoration, on devine qu'Eduard Limonov contrôle ses propos au-delà des formules faciles ou à l'emporte-pièce pour amuser la galerie. L'opposant de toujours est plus prudent qu'il n'y paraît. « À ma connaissance, il y a des petits mouvements (semblables aux Gilets jaunes) qui s'organisent en Russie. Ce sont des imitations timides », dit-il sans s'appesantir.

Ses commentaires sur la vie politique russe ne sont guère susceptibles de faire froncer les sourcils de Vladimir Poutine, quand ils ne le soutiennent pas clairement, lui et sa politique. « Je ne suis pas un admirateur » du président russe, « pas du tout », prend-il soin de souligner mais, mais…

« Regardez la Russie qui était toujours réactionnaire. C'est maintenant un pays d'avant-garde », soutient-il. Quant à parler de « peur » aujourd'hui en Russie comme l'a fait, paraît-il, Ksenia Sobtchak, cette « pimbêche frivole », fille de l'ancien maire de Saint Pétersbourg Anatoli Sobtchak et candidate malheureuse à la présidentielle, c'est une ineptie. « Elle parle de sa propre peur », hausse-t-il les épaules. « Elle exprime le point de vue des libéraux en Russie. Pour eux, il est très important de donner l'impression qu'ils vivent sous une pression énorme. Mais ce n'est pas vrai. La majorité des Russes applaudit Poutine. Les Russes en majorité sont des bourgeois qui veulent vivre tranquilles, manger, avoir des emplois ».

Vladimir Poutine était « au début une sorte de playboy, ami de (Silvio) Berlusconi et de n'importe qui. Mais maintenant, il est beaucoup plus sérieux. Parfois l'homme qui gouverne très bien, il faut le laisser (au pouvoir)… Il n'y a pas de règles ». Si d'aucuns pensaient qu'Eduard Limonov inquiétait Vladimir Poutine avec ses foucades, les voilà fixés…

De même, sur l'Ukraine, qui « essaye d'être un petit empire en Europe de l'Est », l'écrivain assure en substance que le pays n'est pas homogène avec ses régions russophones, les régions qui relevaient autrefois de l'empire d'Autriche-Hongrie et d'autres pays encore. « Un jour, l'Ukraine sera réduite à neuf régions » contre une vingtaine actuellement. Pour lui, « le monde occidental comprend mal le problème ukrainien » et il s'avoue « très sceptique » sur l'avenir des relations entre Moscou et Kiev après l'élection du président ukrainien Volodymyr Zelensky..

Comme une coquetterie, une ultime pirouette pour montrer qu'il est resté le même, l'écrivain rebelle, Edward Limonov lance, bravache, devant son auditoire : « Ce qui me fait avancer ? Le désir de nuire au monde le plus possible ».

La précision était nécessaire.

« Courrier des Balkans », 19 mai 2019

Édouard Limonov : mort d'un dissident et d'un écrivain

Hommage • Pascal Eysseric

L'écrivain et dissident Édouard Limonov est mort aujourd'hui, à l'âge de 77 ans, a annoncé le romancier et député russe Serguei Chargounov sur le site d'opposition russe mediazona, une information confirmée par un bref communiqué du parti politique Drugaya Rossiya (L'autre Russie), fondé le 10 juillet 2010 par Édouard Limonov, après l'interdiction du Parti national-bolchévique, en 2006. « Aujourd'hui, 17 mars, est mort à Moscou Edouard Limonov. Tous les détails seront transmis demain », a expliqué le parti, dans un message publié sur son site Internet.

[Édouard Veniaminovitch Savenko, dit Édouard Limonov était né le 22 février 1943, à Dzerjinsk, en URSS. Journaliste, nous l'avions découvert, il y a une trentaine d'années, à travers ses prodigieux reportages punks dans feu « L'Idiot international » de Jean-Edern Hallier. Puis il était rentré en Russie. Faire un coup d'État, qu'il a raté. Des coups d'éclats, qu'il a réussi. Limonov a tout connu. La prison et les grands livres. Vieux compagnon de route d'Éléments, l'écrivain russe était venu saluer la rédaction lors de son dernier séjour parisien, en juin 2019, à l'occasion d'un reportage sur les Gilets Jaunes. Limonov était venu à Paris pour les rencontrer, voir, s'informer directement auprès d'eux. « Il y a chez eux un mélange « gauche-droite » qui me plait », nous avait-il confié dans sa dernière interview, publié en septembre 2019, que nous publions ci-après. (www.revue-elements.com, 17 mars 2020)]

— Qu'est-ce que Poutine vous a fait pour le détester autant ? N'a-t-il pas accompli plus que ne pouvait espérer l'auteur du « Manifeste du nationalisme russe » ? Ne vous aurait-il pas volé votre rêve : la restauration de la puissance russe ?

— Pour son premier mandat en 1999, Vladimir Poutine était un politicien libéral somme toute classique, comme nous en avons eu beaucoup trop, qui s'entourait de playboys libéraux comme Berlusconi ou votre président Sarkozy. J'avais donc tout lieu d'être contre lui. Et non, il n'a pas volé mon rêve puisque encore aujourd'hui notre système social et économique demeure toujours profondément libéral. Poutine devra trancher cette contradiction. Aujourd'hui, la Russie est un pays plus inégalitaire que l'Inde ! 1 % de la population russe possède plus de 60 % de la richesse nationale. Aux États-Unis, une société qui n'est pas spécialement égalitaire, les 1 % les plus riches possèdent seulement 35 % de la richesse nationale. Alors c'est vrai, le parti national-bolchevik défendait l'idée d'une société moins inégalitaire. Cela dit, Poutine a changé. Il a vieilli. Il est devenu plus sage, plus sérieux. Il y a eu manifestement un tournant après le passage de Dimitri Medvedev à la présidence. Je ne déteste pas Poutine. Mon regard sur lui a évolué. Comme chef d'État, il est mieux que Boris Eltsine. Mais il reste le chef d'un État bourgeois où les oligarques ont tous les droits et les citoyens très peu. Il faut néanmoins reconnaître que, dans l'actuelle guerre froide contre l'Occident, il a tenu des positions patriotiques.

— On a l'impression que votre regard sur l'Union soviétique a changé. Avant la chute du régime, vous ne lui ménagiez pas vos critiques, mais il en a été différemment lorsqu'il s'est effondré : vous avez commencé à en regretter certains aspects et à faire montre d'une certaine nostalgie. Est-ce votre opinion qui a évolué ou faut-il y voir plutôt une manière de rester fidèle à votre statut d'opposant à tous les régimes ?

— Je suis beaucoup moins nostalgique que n'importe quel autre leader politique russe ! Je ne me suis jamais attardé sur des figures comme Staline, pour m'en tenir à lui. Je n'ai jamais pensé le modèle soviétique en termes de modèle. Non vraiment, je ne suis pas nostalgique, j'ai l'âme trop pratique. Je pense à l'avenir plutôt.

— Êtes-vous un chef de parti ou un chef d'école littéraire ?

— Je me considère hélas comme un politicien raté ! J'ai rappelé à mon pays quelques idées importantes, comme le patriotisme, à une époque où le pouvoir était complètement sous la coupe des libéraux.

— Auriez-vous préféré réussir un coup d'État plutôt que vos livres ?

— Réussir un coup d'état certainement. J'ai été forcé de me cacher derrière mes livres.

— Physiquement, on vous a souvent comparé à Trotski. Quel regard portez-vous sur ce personnage qui a, lui, réussi son coup d'État ?

— Trotski est un personnage important de la Révolution russe, peut-être plus important que Lénine, tacticien génial, fondateur de l'Armée rouge. Malaparte avait raison de dire qu'il avait le génie du coup d'État. Mais ces comparaisons avec les personnages du passé sont très approximatives et ne révèlent finalement rien de moi. C'est une mode depuis le roman d'Emmanuel Carrère : un jour je suis un Jack London russe, puis le lendemain une sorte de « Barry Lindon soviétique ». Finalement, cela ne veut rien dire.

— Qu'est devenu le parti national-bolchevik ? Pourquoi la rupture avec Alexandre Douguine ? Est-ce parce que vous ne partagiez pas son grand rêve eurasien ? À vrai dire, pour nous, lecteurs des auteurs de la galaxie national-bolchevik, c'est assez mystérieux. On vous imagine cent fois plus proches de Zakhar Prilepine et d'Alexandre Douguine ; or, c'est Garry Kasparov, un libéral, que vous avez suivi, certes qu'un temps. Pourquoi ?

— Primo, Kasparov est un con et un lâche. Deuxio, les raisons de ma rupture avec Alexandre Douguine n'ont aucune importance à mon avis. C'est un penseur estimable, mais pas un animateur de parti politique. Pour le reste, je ne m'intéresse pas aux mythologies d'origine. C'est certainement intéressant dans le monde des idées, mais, politiquement parlant, l'idée eurasienne n'est pas plus défendable que le panslavisme par exemple. L'eurasisme était un rêve de quelques politiciens et savants exaltés, qui avaient échoué à Prague.

— Quels souvenirs gardez-vous de votre séjour parisien dans les années 1990 ?

— Principalement, les réunions de rédaction de L'Idiot international place des Vosges, dans le grand appartement de Jean-Edern Hallier. Pour la première fois en France, des écrivains de gauche côtoyaient des écrivains de droite. J'y ai rencontré pour la première fois Alain de Benoist d'ailleurs…

Je me souviens d'un jour, alors que l'on attendait Jean-Marie Le Pen, le patron du FN, et Henri Krasucki, celui de la CGT, Philippe Sollers s'était mis au piano pour jouer L'Internationale. Curieux, non ? La France de cette époque-là n'avait pas l'habitude d'avoir une telle salade « rouge-brun » dans la même assiette.

— Depuis la mort de Jean-Edern Hallier, y a-t-il encore quelque chose à faire en France ?

— Ah Jean-Edern, il me manque ! Il n'était pas courageux, un peu faible, toujours la tête ailleurs, mais il me manque. Bien sûr, il y a toujours quelque chose à attendre du peuple français, les Gilets jaunes par exemple. Ils représentent un espoir, un exemple aussi pour nous, Russes. Je suis venu à Paris pour les rencontrer, voir, m'informer directement sur place. Il y a chez eux un mélange « droite-gauche » qui me plaît, un peu comme dans le parti national-bolchevik que nous avions créé en 1992, avec Alexandre Douguine. Nous étions en avance. Aujourd'hui, la France nous rattrape.

— Comment voyez-vous « le grand hospice occidental » ? Plus que jamais comme une maison de retraite, un club de vacances et de vacanciers, un tombeau ?

— Curieusement, j'étais plus pessimiste à l'époque pour l'Europe de l'Ouest qu'aujourd'hui. Je pensais l'Europe perdue. J'ai traversé tout Paris avec la foule énorme des Gilets jaunes, cela m'a rappelé les grandes manifestations de Moscou dans les années 1980. J'ai été impressionné par la foule. J'ai suivi chaque acte des Gilets jaunes et j'en rendais compte le dimanche dans les journaux et sur les sites russes.

— Vous étiez à l'époque aussi proche de l'écrivain Patrick Besson…

— Beaucoup de talent, mais toujours un peu timide politiquement. Il est devenu une sorte d'écrivain bourgeois, non ? Grand et gros avec des pensées bourgeoises qui vont avec. Il a toujours pensé en termes de réussite bourgeoise, trop sarcastique et ironique pour avoir la tête politique. Un jour, il est venu à Moscou pour un article. Il n'était préoccupé que par des détails inutiles de la vie et les yeux de sa traductrice. Typiquement bourgeois. Comme ses réactions. Il pensait que la politique était pour moi une occupation « à côté », « pas sérieuse ». Attends Besson, nous avons eu dix-sept morts ! J'ai été condamné à quatre ans de prison. Et tu me dis que ce n'est pas sérieux, la politique ! Chaque année, je vais au cimetière pour mes camarades.

— Où vous situez-vous politiquement ? Le rouge et le brun restent-ils vos couleurs fétiches ?

— Je reste toujours un radical. Je dis toujours à mes amis qu'il faut être plus radical maintenant qu'il y a vingt ans. Je les préviens même : « Vos enfants seront pires que vous ! » D'ailleurs, c'est un calvaire pour les arracher de leur ordinateur !

— L'action violente reste-t-elle toujours à l'ordre du jour ? Continuez-vous de lire des chapitres de L'agression du biologiste Prix Nobel Konrad Lorenz, en célébrant la force brute, l'élan vital et l'énergie ? Les barbares ? La Horde d'or ?

— La violence est plus que jamais nécessaire. L'agression est politique.

« Éléments », n°179, Août-Septembre 2019

Disparition. Limonov, fin de vies

par Lucien Jacques

L'écrivain russe est mort ce mardi à Moscou, à l'âge de 77 ans. Tombé dans l'oubli depuis le début des années 2000, son ancienne gloire a été ravivée en France par le roman « Limonov » d'Emmanuel Carrère, paru en 2011.

« Quand je mourrai, ce sera un deuil national », déclarait Edouard Limonov en août 2018, dans une longue interview accordée au youtubeur russe Youri Doud. Le voilà mort, ce mardi à Moscou, à l'âge de 77 ans, sans l'ombre d'un deuil. Cela faisait presque dix ans que l'on n'entendait plus vraiment parler de lui.

Ainsi s'achève, étouffée par le fracas du coronavirus, la dernière vie de Limonov, qui en connut plusieurs. Voyou de bas étage à Kharkov, en Ukraine, où il naît en 1943, puis poète dissident moscovite, bientôt expulsé d'URSS, clochard aux Etats-Unis et domestique d'un milliardaire entre 1974 et 1980. Il s'établit en France dans les années 80 et devient une coqueluche des milieux littéraires branchés. De chaque épisode de sa vie mouvementée, il a tiré plusieurs livres, qui séduisent par leur romantisme grinçant, un romantisme de l'échec et de l'amertume, de la colère et du nihilisme, qui se fantasme en nazi tueur de Juifs dans Paris occupé et rêve d'une révolution sanglante, d'un déchaînement de violence qui jetterait tout à bas. Le petit salaud (1986) raconte son enfance de petite frappe à Kharkov. Le poète russe préfère les grands nègres (1979) et Journal d'un raté (1982) sont une chronique de ses mésaventures new-yorkaises.

Limonov provoque, il amuse, il est à la mode. Il contribue à la fois à l'Humanité et à des journaux d'extrême droite. C'est d'ailleurs lui qui invente le terme de « rouge-brun ». Il devient infréquentable. Il s'en moque. Rentré en Russie après l'effondrement de l'URSS, il y crée en 1993 un « Parti national-bolchévique », dont l'étendard représente une faucille et un marteau noirs sur fond de cercle blanc au milieu d'un drapeau rouge. On le retrouve, pendant la guerre de Yougoslavie, faisant le coup de feu aux côtés des nationalistes serbes. En 1999, il organise une tentative de sécession de la Crimée depuis l'Ukraine avec comme objectif de la rattacher à la Russie. En 2001, il est arrêté au Kazakhstan pour « tentative de coup d'Etat » et condamné à quatorze ans de prison. Il n'en purgera que deux.

« Ere de la littérature soviétique »

A partir des années 2000, Limonov tombe peu à peu dans l'oubli. La Russie se lasse de lui, de ses provocations et de ses excès. Il évoque trop les années 90, que beaucoup, à Moscou, préféreraient oublier. Les années 2010 seront celles des derniers soubresauts, alors qu'en France, le roman « Limonov » (2011) d'Emmanuel Carrère lui rend une partie de son ancienne gloire. Le voici ardent opposant au Kremlin, allié à l'opposition libérale, avec laquelle il participe aux grandes manifestations anti-Poutine de l'hiver 2011–2012. En 2012, il annonce son intention de présenter sa candidature à l'élection présidentielle contre Vladimir Poutine et voit sa candidature invalidée. Depuis, plus grand-chose. La guerre en Ukraine et l'annexion de la Crimée en 2014 ont réconcilié les ultranationalistes avec le Kremlin. Plus personne ne s'intéresse à lui.

« C'était l'un des derniers écrivains de l'époque soviétique,

a réagi l'écrivain russe Sergueï Loukianenko,

qui avait connu l'émigration, la lutte contre le pouvoir soviétique, puis le combat politique en Russie. Avec sa mort, c'est l'ère de la littérature soviétique qui se referme définitivement. »

« Libération », 17 mars 2020

Déjà un mois, depuis la mort d'Édouard Limonov, l'antinécrologie !…

Thierry Marignac

Édouard Limonov

Au « bunker » du NBP, dans les années 90, Danil Doubschine à droite de Limonov.

Antinécrologie

« Quelle époque ce fut, enfer ou paradis, quand Elena m'a quitté en février 1976. Ô Seigneur comme je suis heureux d'avoir vécu un pareil moment et ce terrible malheur…

Époque d'un cœur dépouillé ! L'air était étrange, brûlait comme l'alcool avec des monstres qui rugissaient alentour et un complot général de la nature contre moi, le ciel qui vomissait du feu et la terre qui m'attendait béante et palpitante.

Combien d'observations invraisemblables, combien d'expériences cauchemardesques ! NewYork, dans la bise de l'hiver, était parcourue de tigres aux canines comme des sabres et d'autres fauves de l'époque glaciaire, les cieux déchirés craquaient, et moi, chaud; humide et menu, je bondissais pour échapper aux dents, aux ventres et aux griffes. Une petite boule saignante. Et de toutes parts retentissaient, tels des coups de tonnerre, les mots terribles du philosophe bossu : « Le plus malheureux, c'est le plus heureux !… Le plus heureux ! » Mais je ne comprenais pas alors.

Et maintenant que je voudrais connaître le même état, impossible, impossible hélas. Une telle vision n'est permise que dans un épouvantable malheur, une seule fois, et un tel état n'avoisine que la mort ».

Journal d'un raté, Albin Michel, 1982.

La peste soit des « comémmorateurs », louche franc-maçonnerie de sous-développés du bulbe, chez qui l'oraison funèbre est le fruit naturel de la médiocrité. Le charognard déforme quelques grandes lignes dans le sens qui l'arrange avec sa tronche de circonstance et son brassard de crétin au cimetière. Trois formules ronflantes et puis s'en vont.

On a pu assister récemment à cette sarabande des hyènes autour du cadavre de mon ami Limonov. Un certain nombre des ténors de l'histrionisme solennel entonnant le cantique des tartuffes le dénigraient quand il était vivant, car c'est ainsi qu'on écrit l'Histoire dans les égouts de la politique.

Ce n'est après tout que le pendant de la médiocrité de gauche, qui le cloua au pilori après l'avoir adulé, ne lui accordant la rédemption qu'à la suite d'une biographie mauvaise copie des écrits d'Édouard lui-même. Celle-ci était de surcroît farcie d'erreurs, parce que le grand bourgeois misérable tas de complexes au vide sidérant — ne sait même pas copier correctement. Quelle importance, sa crasseuse impuissance d'exhibitionniste lui vaut d'entrée les suffrages plébiscitaires de la presse serpillière dont il vient. Lors d'un échange récent sur l'abyssal manque de contenu et d'intérêt d'une interview publiée par une revue de la « mouvance », après son passage à Paris « Gilets Jaunes », Édouard, rebondissant sur son biographe, me confiait, avec la simplicité déconcertante qui était sa marque de fabrique : « Thierry, je sais qu'il a eu du succès parce que c'est un bourgeois ».

Ce déprimant tour d'horizon expédié, passons à un tableau vivant, le seul qui importe puisqu'il est la transmission.

De même que pour Dominique de Roux les flonflons d'Empire et les échos de western dans la jungle ont par exemple éclipsé le vif intérêt qu'il portait à la Beat-Generation — Ginsberg, Burroughs, Rechy et même le Français Pélieu — petit détail lourd de sens puisqu'il marquait non seulement l'originalité d'un esprit curieux de tout mais le trait d'union visionnaire entre Céline et Ezra Pound… de même le rôle d'Édouard Limonov dans la construction d'une culture moderne en Fédération Russe, son rôle majeur, est à peu près passé sous silence au profit des ordres du jour des uns et des autres et des détails rabâchés de sa biographie hors-normes. À la suite de son œuvre foisonnante où l'on rencontrait tant Joey Ramone ( chanteur du groupe punk « The Ramones ») que Iossip Brodski (prix Nobel de poésie 1987), Lili Brik ou Andy Warhol, son journal « Limonka » fut le pipe-line majeur de la culture underground sur les ruines d'une URSS, claquemurée pendant 70 ans, à l'écart de tout. Il le fut de deux façons : par la diversité des thèmes abordés, des seigneurs de la guerre somaliens (« Black Hawk Down ») au rock des « Dead Kennedys » ou de Marylin Manson, en passant par les errances dans la steppe du poète Khlebnikov, que les communistes avait glissé sous le tapis ; il le fut aussi parce que les jeunes talents s'engouffrèrent dans l'appel d'air, et que la porte de « Limonka » était ouverte à une génération en rupture dans la boucherie marchande de la Russie des années 1990. Skin-heads ou punks, pro-soviet ou Musulmans opposés à la corruption Eltsine, chacun pouvait s'y exprimer. Le spectacle du « bunker » de la rue Frouzenskaïa, un sous-sol entièrement reconstruit par les natsbols, était éloquent : on y croisait Egor Lietov, légende du punk-rock sibérien (chanteur du groupe « Défense civile »), les anarchistes Tvetskov et Kostenko, le culturiste Danil Doubschine dont l'idole était Schwarzzeneger, l'officier russe Viktor Pestov, l'artiste débutant Cyrille Okhakine… et pas mal de jolies filles, comme la sensationnelle blonde Elena Bourova, dite « le sex-symbol du NBP ». À l'époque, le garde du corps d'Édouard, un malabar massif et rigolard, était un certain Kost, ancien champion de jiu-jitsu d'Ukraine. Il devait disparaître dans des circonstances tragiques, jamais élucidées. Je compte la chance qui m'a été donnée de passer au « bunker » à plusieurs reprises en 1999, comme une des expériences les plus curieuses de mon existence vagabonde. Plus que tout, le NBP et son journal étaient une formidable école. En témoignent nombre d'écrivains aujourd'hui reconnus comme Chargounov, député communiste à la Douma et une pléthore de musiciens, artistes, cinéastes ou producteurs… le show-biz à Moscou n'aurait pas la même gueule sans les natsbols !…

Mon ami l'artiste contemporain Andreï Molodkine, ancien chauffeur de convois de fusées nucléaires pendant son service militaire en 1987, spécialiste de la provocation politique comme esthétique, m'a téléphoné, il y a quelques jours. Après m'avoir raconté comment il avait organisé et mené comme une opération militaire à Paris la récupération de femme et enfants, deux heures avant le confinement et le bouclage des routes pour les emmener en bagnole dans son soviet d'art moderne dans les Pyrénées, il m'a confié : « Tu sais, j'avais fait la une de « Limonka » en 2000 avec des photos d'un projet intitulé « Collapse Government » !… ». Je l'ignorais. Avec son canard et son parti, Édouard Limonov avait organisé plus que tout, en ratissant large, un véritable pôle contre-culturel en Russie. C'est sa réussite majeure et son héritage essentiel.

J'y reconnais sa générosité de toujours, celle qui l'obligeait à nourrir nos estomacs de jeunes loups quand avec ma bande on passait les voir lui et Natacha Medvedeva rue des Écouffes. Il nous exhortait à la patience en concoctant un roboratif ragoût russe et Natacha, qui travaillait au cabaret « Raspoutine » aux Champs-Élysées, entonnait les classiques russes de sa profonde voix de basse. Puis Édouard nous régalait d'histoires de la zone à Moscou et New York. J'y reconnais aussi son inlassable curiosité pour le monde, jusqu'à nos destins de jeunes Parigots vivant d'expédients.

De même, déjà écrivain professionnel reconnu, il nous donna des textes et nouvelles pour notre magazine gratuit de gamins, « Acte Gratuit » sans rien réclamer, par amitié.

Chez Limonov, on croisait des dissidents polonais anarcho-situs, rêvant d'escroquer la Sécurité d'État pour boire le pognon, grâce à de faux renseignements sur la diaspora. Au passage, ces dissidents polonais nous firent picoler de l'alcool de pharmacie allongé d'eau avec un zeste de citron.

Chez Limonov, comment pourrais-je oublier un mec aussi marrant, on croisait le photographe de mode Sacha Borodouline, une sorte de Polanski, petit Juif espiègle et malin comme un singe, qui bossait entre Paris et New York, en compagnie de la sculpturale Beth Todd, une américaine mannequin vedette des années 1980. Elle devait sa célébrité à une certaine ressemblance avec Lauren Bacall et elle vivait avec Borodouline, qui n'en était pas peu fier.

Chez Limonov, je rencontrai la splendide Elena Schapova, sa seconde femme dont il était déjà séparé, peu avant qu'elle ne se marie avec un comte italien. Elle tournait dans le salon comme une lionne en cage — de retour de la « Closerie des Lilas », après avoir pris de la coke avec Jean-Edern qui lui avait fait du rentre-dedans.

Nous l'avions rencontré avec mon camarade l'écrivain Pierre-François Moreau en mars 1981 par une matinée printanière. Juste après la mort d'Édouard, en m'envoyant un cliché où lui et moi sommes assis côte-à-côte ce jour-là, Pierre-François me glissa : « Je savais en la prenant que cette photo était historique ». Nous venions l'interviewer, n'ayant qu'une idée très vague de nos débouchés. Je pense qu'Édouard n'était pas dupe. Mais il s'en foutait. Nous étions les premiers véritables Parisiens dont il faisait connaissance en dehors de son éditeur, et de l'attachée de presse. Il s'ensuivit une amitié presque immédiate, non seulement avec nous deux, mais avec toute notre bande de potes. Nous finîmes par fourguer l'interview au magazine « Actuel ». Nous étions allé le voir à la suite de la publication de son premier roman scandaleux : « Le Poète russe préfère les grands nègres ». L'unique scène homosexuelle du livre défraya évidemment la chronique, mais ce qui choquait surtout, en réalité, parce que nouveau à une époque Bernard-Henri-Leviesque de dissidence bien-pensante, c'était le rejet instinctif, primitif et violent du Moloch-Baal capitaliste américain par un exilé d'URSS.

En 1982, avant mon premier voyage à New York en compagnie d'Édouard, parut ce qui est pour moi son chef-d'œuvre : Journal d'un raté, en réalité un montage de poésies, dont la progression constitue au fur et à mesure une narration par vignettes. Si j'en avais l'intuition à l'époque, je ne m'en rendis pleinement compte que des années plus tard en le lisant en russe : il s'agissait d'un recueil de poèmes !… Sa filouterie passa inaperçue en France où il était devenu (provisoirement) une idole de la bien lamentable gauche caviar. La pure beauté de ces instantanés et l'intelligence de la structure du bouquin m'inspirèrent la meilleure critique de l'ouvrage, je le dirai sans aucune modestie, dans les pages de l'infâme « Libération », peu avant qu'on me vire pour insolence envers le PS, facile de virer un pigiste. Il s'agissait de la lente dérive d'un exclu prolétarisé vers la violence, jusqu'à l'assassinat du président des États-Unis. « Taxi Driver » par Édouard, ou le nihiliste de l'exil.

Nous eûmes une certaine influence l'un sur l'autre et si, une fois qu'il était devenu politicien mes postures de cynique le faisaient parfois tiquer, mon rejet du messianisme des masses, nous nous connaissions depuis si longtemps qu'il finissait toujours par en rire. « Nous sommes trop vieux toi et moi pour changer » dit-il à notre avant-dernière entrevue en mai 2019, en défilant avec les Gilets Jaunes. Il exerça certainement sur moi une influence majeure. Ma vie n'aurait pas pris le même tour sans cette rencontre insigne. Et c'est peut-être réciproque : en 2015, chez lui, à Moscou, dîner arrosé de cognac et vodka, il reconnut que mon premier roman « Fasciste », inattendu même pour lui, avait beaucoup influé sur son parcours. Je lui en suis jusqu'à ce jour reconnaissant : il était très concurrentiel et n'admettait pas ce genre de choses très facilement. Mais, comme me le dit un jour lors d'une interview à Manhattan un autre ami, le journaliste Oleg Soulkine, Russe de New York : « Tu es un des rares dont il n'ait jamais dit de mal ».

Comment faire le deuil d'un ami de ce calibre ?…

« Antifixion », 17 avril 2020

Edouard Limonov, écrivain et militant russe à la personnalité provocante, est mort

Literature • 20 Minutes avec AFP

Edouard Limonov, écrivain russe mis en lumière par le roman biographique « Limonov » d'Emmanuel Carrère, est décédé.

L'écrivain et militant russe Edouard Limonov, réputé pour ses romans sulfureux et la radicalité de ses engagements politiques favorables à l'opposition, puis au Kremlin, est mort mardi à Moscou à l'âge de 77 ans, selon le parti « Autre Russie », qu'il avait fondé.

Le député communiste Sergueï Chargounov a confirmé à l'agence de presse publique TASS que l'écrivain était décédé dans un hôpital moscovite, sans préciser les causes. « Jusqu'au bout, il gardait le contact et discutait. On pouvait lui écrire, il avait l'esprit clair », a ajouté Sergueï Chargounov.

Personnalité provocante

En France, Edouard Limonov avait bénéficié d'un important regain d'attention après la parution en 2011 du roman biographique Limonov de l'écrivain Emmanuel Carrère. Entre fascination à l'égard de la personnalité provocante de l'écrivain russe et critique de ses engagements ultra-nationalistes, l'ouvrage avait été couronné du prix Renaudot.

Né en 1943 à Dzerjink, dans la région russe de Nijni Novgorod, Edouard Limonov, de son vrai nom Savenko, était né d'un père membre du KGB et avait grandi près de Kharkiv, en Ukraine. Ses premières œuvres remarquées sont des romans autobiographiques narrant son exil d'URSS, en 1974, vers les Etats-Unis, puis en France.

Il avait fondé un parti « national-bolchévique »

Le premier d'entre eux, Le poète russe préfère les grands nègres, traduit en 15 langues, raconte ses désillusions au contact de la vie américaine et ses aventures homosexuelles dans les bas-fonds de New York. Dans les années 1980, Edouard Limonov, francophone, avait vécu à Paris et participé à des revues littéraires, se liant avec plusieurs figures montantes de la littérature.

Retourné en Russie dans les années 1990, après la chute de l'Union soviétique, cet auteur aux éternelles lunettes rondes — à la Trotsky — avait fondé un parti d'opposition « national-bolchévique », dont l'emblème fusionnait un drapeau nazi et un marteau et une faucille.

Limonov avait également rejoint des groupes nationalistes proserbes pendant la guerre de Bosnie, où il avait été filmé faisant feu à la mitrailleuse sur la ville assiégée de Sarajevo. Il avait également collaboré un temps avec l'idéologue russe d'extrême-droite Alexandre Douguine.

Candidature à la présidentielle rejetée

Arrêté en Sibérie en 2001, puis condamné en 2003 à quatre ans de prison pour détention illégale d'armes, Edouard Limonov avait bénéficié d'une libération conditionnelle au bout de trois mois.

Après l'interdiction du parti national-bolchévique, en 2007, il avait créé « Autre Russie » et participé à de nombreuses manifestations réprimées par la police. Le parti avait compté un temps dans ses rangs l'opposant et champion d'échecs Garry Kasparov. En 2012, la candidature de Limonov à l'élection présidentielle avait été rejetée par les autorités russes.

Virage pro-kremlin

Sa critique du pouvoir s'était toutefois mue en soutien au Kremlin après la révolution ukrainienne de 2014, qu'il avait vivement critiquée. Il avait par ailleurs soutenu l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée par la Russie, la même année.

Devenu ensuite chroniqueur pour le journal pro-kremlin Izvestia, Edouard Limonov était apparu ces dernières années lors d'émissions et de débats politiques sur des chaînes d'Etat russes. Sur la messagerie russe Telegram, le député ultra-nationaliste Vladimir Jirinovski a regretté « une grande perte pour la culture russe, et pour nous tous ».

« 20 minutes », 18 mars 2020

L'écrivain et militant russe Édouard Limonov est mort

Romain Colas

L'écrivain et militant russe Édouard Limonov, réputé pour ses romans sulfureux et la radicalité de ses engagements politiques favorables à l'opposition, puis au Kremlin, est mort mardi à Moscou à l'âge de 77 ans.

« Aujourd'hui, 17 mars, est mort à Moscou Édouard Limonov. Tous les détails seront transmis demain », a annoncé le parti Autre Russie, fondé par Édouard Limonov, dans un message sur son site Internet.

Le député communiste Sergueï Chargounov a confirmé à l'agence de presse publique TASS que l'écrivain était décédé dans un hôpital moscovite, sans préciser les causes.

« Jusqu'au bout, il gardait le contact et discutait. On pouvait lui écrire, il avait l'esprit clair », a ajouté Sergueï Chargounov.

Né en 1943 à Dzerjinsk, dans la région russe de Nijni Novgorod, Édouard Limonov, de son vrai nom Savenko, était né d'un père membre du KGB et avait grandi près de Kharkiv, en Ukraine.

Ses premières oeuvres remarquées sont des romans autobiographiques narrant son exil d'URSS, en 1974, vers les États-Unis, puis en France.

Le premier d'entre eux, Le poète russe préfère les grands nègres, traduit en 15 langues, raconte ses désillusions au contact de la vie américaine et ses aventures homosexuelles dans les bas-fonds de New York.

Dans les années 1980, Édouard Limonov, francophone, avait vécu à Paris et participé à des revues littéraires, se liant avec plusieurs figures montantes de la littérature.

Retourné en Russie dans les années 1990, après la chute de l'Union soviétique, cet auteur aux éternelles lunettes rondes — à la Trotsky — avait fondé un parti d'opposition « national-bolchévique », dont l'emblème fusionnait un drapeau nazi, un marteau et une faucille.

Limonov s'était également joint à des groupes nationalistes proserbes pendant la guerre de Bosnie, où il avait été filmé faisant feu à la mitrailleuse sur la ville assiégée de Sarajevo.

Il avait également collaboré un temps avec l'idéologue russe d'extrême droite Alexandre Douguine.

Arrêté en Sibérie en 2001, puis condamné en 2003 à quatre ans de prison pour détention illégale d'armes, Édouard Limonov avait bénéficié d'une libération conditionnelle au bout de trois mois.

Après l'interdiction du Parti national-bolchévique, en 2007, il avait créé Autre Russie et participé à de nombreuses manifestations réprimées par la police. Le parti avait compté un temps dans ses rangs l'opposant et champion d'échecs Garry Kasparov.

En 2012, la candidature de Limonov à l'élection présidentielle avait été rejetée par les autorités russes.

Sa critique du pouvoir s'était toutefois mue en soutien au Kremlin après la révolution ukrainienne de 2014, qu'il avait vivement critiquée. Il avait par ailleurs soutenu l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée par la Russie, la même année.

Devenu ensuite chroniqueur pour le journal pro-Kremlin Izvestia, Édouard Limonov était apparu ces dernières années dans des émissions et des débats politiques sur des chaînes d'État russes.

Sur la messagerie russe Telegram, le député ultranationaliste Vladimir Jirinovski a regretté « une grande perte pour la culture russe, et pour nous tous ».

« Le Devoir », 18 mars 2020

Edouard Limonov, l'écrivain qui était prêt à tout pour « éviter la contagion de l'ennui », est mort

par Grégoire Leménager

Le héros du grand récit d'Emmanuel Carrère est mort à Moscou le 17 mars 2020. C'était aussi un sacré écrivain. Requiem, au fil de l'eau, pour un punk fascisant et surdoué.

Qui a dit :

« Limonov est l'auteur des meilleurs livres de la contre-culture occidentale » ?

Réponse : Limonov, bien sûr. Pour revenir à la source du grand récit d'Emmanuel Carrère, il faut aller piquer une tête dans « le Livre de l'eau » que ce dissident russe avait rédigé, en 2001, dans les prisons de Poutine. On n'a pas tous les jours la chance de lire un fou furieux qui se flatte,

« avec [s]a truffe canine »,

d'avoir

« compris que, de tous les sujets du monde, les sujets essentiels sont la guerre et les femmes (la pute et le soldat) ».

En général, ce genre de brute ne sait pas écrire. Edouard Limonov, si. C'est bien pour ça qu'il faut le lire. Pour l'Européen moyen de ce début de XXIe siècle, c'est une expérience pleine d'exotisme. D'autant que l'auteur du « Journal d'un raté », qui vient de mourir à 77 ans, ce 17 mars 2020 à Moscou, avait vraiment l'art de transformer ses nombreuses vies en roman (ou plutôt, ici, en micro-nouvelles tournant autour des mers, fontaines, rivières et saunas qu'il a fréquentés).

Malaparte slaviste

C'était, au fond, le Malaparte de notre temps. Un Malaparte slaviste qui, avant de fonder le Parti national-bolchevique et de jouer au soudard chez les Serbes, aurait fait le clochard à New York, beaucoup cédé à son « penchant pour les nymphettes », failli tourner avec Fanny Ardant pour Joël Séria, et « bu un jerrican de vodka », au bord de la mer Noire, avec des gugusses qui espéraient « [le] saouler pour pouvoir ensuite baiser [s]a femme ».

Plus grande gueule, plus macho, plus m'as-tu-vu, il n'y a pas. Avec Limonov, on nageait souvent en eaux troubles. Mais ce punk fascistoïde et surdoué s'en cognait, il avait trouvé sa bouée, dont la définition sonne assez étrangement au temps du coronavirus :

« Mon conseil : choyez votre mégalomanie ! Cultivez ce qui vous distingue des autres. Evitez la contagion de l'ennui. »

« L'OBS », 18 mars 2020

Édouard Limonov, la rock star du national-bolchevisme

Idées / Débats • François Bousquet

On ne rêve pas comme il a vécu, disait La Bruyère du duc de Lauzun. Cela vaut pour Édouard Limonov, qui a eu plusieurs vies : SDF à New York, pop star à Paris, guérillero et poète à Moscou, où il créa en 1993 le Parti national-bolchevique avec Alexandre Douguine aux couleurs rouge et brune assumées, mais un rouge incandescent et un brun fauve. Tout pour nous plaire. Nous n'avons jamais manqué de l'interviewer et de le célébrer dans Éléments. Il vient de nous quitter des suites d'un cancer, à l'âge de 77 ans. Hommage.

« Tout le monde ne peut chanter,
Il n'est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme aux pieds des autres.
C'est ici la suprême confession d'un voyou. »

Ces vers sont de Sergueï Essenine, un poète aussi immense que sa patrie — cosaque, paysanne, mais aussi soviétique. Oh que non, tout le monde ne peut pas chanter. Chanter, c'est ce qu'Édouard Limonov faisait le mieux, les femmes et la guerre. Ses femmes, qu'il épousait, indécrottable romantique, mais d'un romantisme noir (cinq mariages — et un enterrement désormais), sortaient d'un tableau de la Fronde ou d'une planche de Corto Maltese, entourées d'odeurs de canon et de venin envoûtant. Quant à la guerre, il en chérissait la violence sans aucune restriction. Chante, déesse, la colère d'Édouard !

Curieux destin que le sien. Il est resté jeune jusqu'au bout, mort à soixante-dix-sept ans dans la fleur de l'âge. Même vieux, il demeurait tel qu'il était au sortir de l'adolescence. Il possédait le pouvoir miraculeux de ne pas vieillir, par la seule grâce de la génétique et de la poétique. Jusqu'à ses derniers jours, il a ainsi conservé cette inaltérable jeunesse, Rimbaud des steppes aux semelles de vent, la peau légèrement ridulée et l'énergie fiévreuse des survivants chevillée au corps. Survivant, il l'était depuis ce jour de 2016 où un chirurgien avait extirpé de son cerveau en feu un caillot de sang gros comme un poing. Il a raconté tout cela dans « Et ses démons » (2018). « J'ai été pratiquement dans l'autre monde. » Oui, il venait d'un autre monde, univers de vieillards brejnéviens, d'idéaux fanés et de maréchaux séniles et congestionnés dont il fut l'enfant terrible, doublement dissident : de la gérontocratie soviétique et du « Grand hospice occidental » (1993).

Rouge et brun

Caïd dans la banlieue de Kharkov, ville russe d'Ukraine, où il a grandi, animateur de l'underground moscovite (le « souterrain » dostoïevskien) sous Brejnev, héros bukowskien à New York, cosaque à Saint-Germain-des-Prés, où il a connu son heure de gloire dans les années 80, précédé d'une réputation sulfureuse, avec dans ses bagages un livre tapageur et scandaleux, « Le poète russe préfère les grands nègres » (1979), où il retraçait sa vie de clochard new-yorkais, après s'être fait expulser d'URSS. En quelques mois, le Paris branché adopta celui qui se présentait comme le premier punk d'Union soviétique, le « Johnny Rotten de la littérature », du nom du chanteur déjanté des Sex Pistols. On le regardait à l'instar d'un animal de cirque, comme si on entrait sous un chapiteau pour admirer une bête sauvage ramenée d'une expédition lointaine, un reliquat de barbarie exotique, à califourchon sur une bouteille de vodka et une kalachnikov, qui signait ses livres avec le tranchant d'un tesson de bouteille, dans une langue crue, explosive, directe, aussi directe qu'une série de jabs qui vous envoient au tapis, à des années-lumière de la Russie folklorique et de ses airs de balalaïka. De son vrai nom, il s'appelait Édouard Savenko. Pourquoi Limonov ? Parce que c'est la contraction de limon en anglais, le citron, et de limonka, la grenade en langue verte russe. Il dégoupillait ses phrases comme des grenades et appellera le journal de son parti « Limonka ».

Rapidement, Jean-Edern le Magnifique le repéra. C'était une créature selon son goût. Il engloutissait des quantités phénoménales d'alcool, en portant des toasts à l'Armée rouge et à la Sainte Russie, tout en célébrant l'esthétique fasciste. Ce qui jetait un froid dans les dîners en ville, mais pas dans le cerveau en ébullition de Jean-Edern Hallier. À eux deux, il furent un peu les Bonnie and Clyde de la polémique. Limonov signait des papiers dans « L'Idiot international » et « Le Choc du mois » qui réconciliaient la gauche réactionnaire et la droite révolutionnaire. Rien ne résume mieux cette ligne transversale que l'article qu'Alain de Benoist signa en 1991 dans le journal de Jean-Edern. Il était intitulé « Barrès et Jaurès ». Tous ceux qui aspiraient à ce que le clivage droite-gauche disparaisse pouvaient s'y reconnaître. Un an plus tard, en 1992, le vote sur le traité de Maastricht leur donnerait l'occasion d'exprimer dans les urnes leur sécession. Didier Daeninckx, une fouine alors en vogue, polardeux insipide entre deux courriers de délation, dénonça un complot rouge-brun, quelque chose comme le retour du pacte germano-soviétique prêt à enfoncer les lignes Maginot de l'antiracisme. On était en 1993, mais « Didier dénonce » nous télétransportait en 1933 — le complot russe en supplément. Or, en fait de complot, il n'y avait que des écrivains et des intellos qui rêvaient de refaire le Conseil national de la Résistance (CNR).

Le pavillon noir de la piraterie

Dans la bande, un seul était authentiquement rouge-brun — Limonov. D'ailleurs, la première grande affaire qu'il mena, aussitôt de retour en Russie, après un passage éclair et pyrotechnique dans les Balkans, où il défendit les Serbes de Bosnie fusil d'assaut à la main, fut de lancer en 1993 avec Alexandre Douguine, le barde de l'eurasisme, le Parti national-bolchevique, dissous par Poutine en 2007, qui tenait plus du phalanstère paramilitaire que de l'organisation de masse. En rouge et brun, certes, mais sous le pavillon noir de la piraterie. De quoi faire perdre le nord à l'antifascisme des rédacteurs de l'AFP, notre agence Tass à nous, qui crurent déceler en lui un « écrivain ultra-nationaliste d'extrême gauche » (sic).

Ceux qui l'avaient connu « dans la dèche » durant ses années de vagabondage à l'étranger ne pouvaient certes pas imaginer une pareille reconversion. Pourtant, le guérillero perçait déjà sous le junkie illuminé, enfant du nihilisme soviétique et de ce « No future » punk passé en contrebande dans l'URSS poststalinienne. De Woodstock à Vladivostok, la voie était toute tracée. « Donnez-moi un million de dollars et j'achèterai des armes et je susciterai un soulèvement dans n'importe quel pays », annonçait-il dans son « Journal d'un raté » (1983).

Un punk homérique

Le plus curieux, c'est que le punk, chez lui, cohabitait avec un héros digne d'une « vie » de Plutarque, jouant Sparte contre Athènes, aussi fascinant que fascisant. Il y avait quelque chose d'homérique dans son hooliganisme. Une conception héroïque de l'existence. Ce fut l'Homère de l'underground, plus proche de Terminator que d'Achille, qui produisait sur vous une impression étrange tant il était pâle et chétif, rétracté dans une sorte de nanocorps que des lunettes à double foyer rétrécissaient un peu plus — sans rien retirer de sa prodigieuse énergie. Dans la somme qu'il lui a consacrée en 2011, Emmanuel Carrère en a fait un mélange de « Barry Lyndon soviétique » et de « Jack London russe », tant il y avait d'ingénuité dans son cynisme et de poésie dans sa violence. Pougatchev, Mandrin, Robin des bois devaient approcher cette combinaison nitroglycérinée. Comme disait de Pougatchev, le héros de la grande jacquerie contre Catherine II au XVIIIe siècle, Sergueï Essenine, toujours lui, grand frère de tous les François Villon russes, « Gloire à cet homme ! ⟨…⟩ Le peuple l'aime, lui, sa bravade, son toupet. » La plus belle définition du chef populiste !

Limonov était plus futuriste que populiste. On ne peut s'empêcher d'admirer son énergie intacte et son narcissisme enfantin, celui d'un homme confiant dans sa destinée héroïque, vivant dans l'attente d'un cataclysme géopolitique, auquel il se préparait depuis l'adolescence en s'astreignant à une discipline spartiate. Darwinien, nietzschéen et vitaliste, il pouvait réciter, à la croisée des années 2000-2010, devant des Parisiens ébahis, des chapitres entiers de « L'Agression » du biologiste prix Nobel Konrad Lorenz.

Avec Anna Politkovskaïa et Garry Kasparov

Même si la littérature n'était pour lui que la continuation de la guerre par d'autres moyens, il aurait préféré rater ses livres et réussir ses coups de force à la Malaparte. C'est l'inverse qui se produisit. Il rêvait de prendre le Kremlin, le Kremlin va tout lui prendre, le jetant en prison sous l'inculpation de trafic d'armes et de tentative de coup d'État au Kazakhstan, à la frontière duquel, dans les montagnes de l'Altaï, il avait installé un camp retranché de 1998 à 2001 avec ses militants du Parti national-bolchevik, les « natsbols ». Arrêté en 2001 par une centaine d'hommes du FSB (ex-KGB), qu'il comparait à l'Okhrana, la police politique de Nicolas II, il sera condamné à quatre ans de prison, avant d'être relâché au bout de deux ans et demi. Il s'est alors mis à jouer au démocrate, peinant cependant à cacher qu'il était plus intéressé par les bruits de botte et l'odeur de la poudre que par les droits de l'homme. Il finira d'ailleurs par avouer qu'il voulait, lui et ses troupes natsbols, arracher au Kazakhstan les régions russophones « kazakhizées » de force par Noursoultan Nazarbaïev. C'est pour cela qu'on l'a autant aimé. Son dernier engouement fut pour les Gilets jaunes. Il a du reste eu tout juste le temps de préfacer avant sa mort un magnifique album qui leur est consacré, « Gilets jaunes. Une année d'insurrection et de révolte dans Paris » (éditions Yellowpshere).

La dissidence était sa patrie intérieure. Sous Brejnev comme sous Poutine, peut-être même plus encore sous Poutine ! Les années 2010 le virent ainsi codiriger le mouvement Stratégie 31, qui manifeste tous les 31 du mois et évoque l'article 31 de la Constitution russe garantissant le droit de manifester. Il est ainsi devenu l'une des vedettes de l'opposition à Poutine. La télévision lui a même consacré un téléfilm, évidemment à charge, La chasse au fantôme. La journaliste Anna Politkovskaïa le défendait. À la fin des années 2000, on apercevait sa silhouette dans la coalition de l'ex-champion d'échecs Garry Kasparov, « Drougaïa Rossia », L'Autre Russie, aujourd'hui disparu, qui avait les faveurs des Occidentaux et rassemblait les opposants à Poutine. Ce qui ne laisse pas de surprendre, tant le nouveau tsar du Kremlin a accompli plus que n'en pouvait espérer l'auteur du « Manifeste du nationalisme russe ». Sa devise, devenue celle du Parti national-bolchevique, résume à elle seule son combat politique : « La Russie est tout, le reste n'est rien ! » On ne saurait être plus clair. En réalité, Limonov était contre, tout contre, Poutine, qui lui a volé son rêve : la restauration de la puissance russe.

Mad Max made in USSR

La jeune et tonitruante littérature russe sort de sa cuisse. N'avions-nous pas consacré, sous la plume de Pascal Eysseric, un papier sur le renouveau des lettres russes, titré « Les bâtards de Joseph Staline et d'Édouard Limonov » ? Combien de ces jeunes auteurs ont d'abord été des « natsbols » ? Une bonne école, de balistique et de stylistique. Des gens comme Zakhar Prilepine n'en viennent-ils pas, quand bien même ils se sont rapprochés du Kremlin ? Tout comme les premiers volontaires russes dans le Donbass, en 2014, que Moscou se fera un plaisir d'expulser. Alexandre Soljenitsyne, qui ne l'aimait guère, l'a un jour traité de « petit insecte qui écrit de la pornographie ». En vérité, tout séparait les deux hommes. L'auteur de « L'Archipel du Goulag » était un homme de l'âge classique ; celui de « La sentinelle assassinée », un personnage post-apocalyptique — Mad Max made in USSR. Mais tous deux appartiennent à la galaxie russe, plus particulièrement à la constellation dostoïevskienne, celle qui confronte la Russie des « saints » et celle des « possédés ». On n'ose dire « Paix à son âme ! » tant elle fut toujours en guerre.

« Éléments », 19 mars 2020

Les funérailles d'Édouard Limonov

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

Cimetière Troïekourovskoïe

Déjà le six février …

Déjà le six février
Depuis le matin la terre est enneigée
Sinistre et pénétrante lumière
Et nulle défense contre le destin…
Et un verre d'eau amère
Tu balades dans ta fragile main
Ainsi qu'un regard sans éclat et malin
Ah mon ami — tu as perdu ton chemin !

Déjà le six février
S'offrent aux yeux sans limites les terrains
Où l'homme n'est qu'un point —
Une malheureuse unité
Ou bien dans New York par les rues étranges
Dérive notre homme comme la peau
D'une banane ou d'une orange
Douloureux et malade troupeau

(Si tu ne marchais point — tu t'étendrais
Ah, sur les jambes blanches, point ne te répandrais !)

(Pour l'exemple, notre homme
Se tient toujours près de l'obélisque
Ou des anciennes colonnes
Il se tient sur la ligne de risque.
Prenez une douzaine de ses machins
L'un sur l'autre posez-les
Et vous verrez le mérite des Anciens
D'atteindre le soleil, ils s'efforçaient)…

Déjà le six février
Dans Paris mes vers sont rassemblés
Avec une revue nouvelle en train de flirter
Les Bolchéviques jusqu'au bout me liront
À me lire les Bolchéviques se mettront
Leur tête pécheresse ils se gratteront
Et la Patrie — mère indigne de moi
Dans leur dos donnera de la voix.…

Tempête. Les prolétaires de tous les pays
J'unis sans ami
Je traîne à New York, comme un gitan
Et le fil de mon savoir-faire comme une corde se tend.
Je mets mon pantalon à midi
Un touloupe quasi soviet enfilant
Au brou de noix un appart je repeins
Couleur moutarde, couleur vin

Malgré la tempête le dollar je vois
Et c'est lui qui me mène là-bas
Sur le terrain d'un labeur de sueur
Sans se vexer de ce labeur
Mais de ce monde… qu'y-a-t-il à saisir
Bolchéviques… Capitalistes aussi…
On ne me reprendra plus à étreindre leurs pays
De mon cœur pur sans défaillir.

EL

Cimetière Troïekourovskoïe

Уже шестое февраля…

Уже шестое февраля
С утра заснежена земля
Пронзительный и хмурый свет
И от судеб защиты нет…
И рюмку с горькою водой
Ты тащишь хрупкою рукой
И взор лукавый мутен
Ах друг мой — ты беспутен !

Уже шестое февраля
Лежат открытые поля
Где человек лишь точка —
— печальный одиночка
Или по улицам Нью-Йорка
Плывет наш человек как корка
Банана или апельсина
Больная хворая скотина

(Ты не ходил бы — ты бы лег.
Ах не мочил бы бледных ног !)

(Наш человек он для примера
Всегда стоит у обелиска
Или колонны старой эры
Он на линейке как бы риска.
Возьмете двадцать его штук
Поставите их друг на друга
И древних нам видна заслуга
Достичь стремились солнца круг)…

Уже шестое февраля
В Париже набраны стихи
С журналом новеньким шаля
Меня прочтут большевики
Большевики начнут читать
Начнут скрести свой грешный волос
И Родина — плохая мать
Из-за спины подаст свой голос…

Метель. Я пролетарий стран
Объединившийся без друга
Сижу в Нью-Йорке как цыган
И свое дело знаю туго.
В двенадцать подтянув штаны
Надев тулуп почти советский
Пойду квартиру красить в грецкий
Цвет и горчицы и вины

Через метель мне доллар виден
И он ведет меня туда
На ниву потного труда
Который труд он не обиден
Но этот мир… что с него взять
Большевики… Капиталисты…
Не стану больше обнимать
Их страны сердцем моим чистым.

Cimetière Troïekourovskoïe

L'été 1977

L'été s'est écoulé sans spécialement de plaisir
On entendait rarement des blagues et des rires
Quand on les entendait quand même ultimes
Ils ne communiquaient que l'esprit de l'abîme

Je nettoyais les sols et les objets
Je cousais des jupes (les poètes aussi veulent bouffer)
Le soir la télé je regardais
Avec Julie la servante, je me suis lié d'amitié

Et si Marianne se pointait
Un joint l'Irlandaise apportait
En fumant de l'herbe j'oubliais
Que l'entrée au bal du conte fées on me refusait

Ainsi vécûmes-nous tout l'été et voici
Qu'août se lève froissé et endormi
Tandis qu'au-dessus de New York comme le spectre de l'avenir
De la voix des déshérités, l'automne se met à glapir.


Лето 1977-го

Лето прошло без особых утех
Редко слышны были шутки и смех
Но если слышны они были даже
То отдавали духом пропажи

Чистил и мыл я полы и предметы
Юбки я шил (Есть хотят и поэты)
Вечером слушал Теле и смотрел
С Джули-служанкою дружбу вертел

Если же Мэрианн вдруг приходила
Джоинт ирландка всегда приносила
Марихуанки курнув забывал
Что не допущен на сказочный бал

Так мы и жили все лето. И вот
Август сонливый и мятый встает
И над Нью-Йорком как призрак грядущего
Осень кричит голоском неимущего.

Cimetière Troïekourovskoïe

Une chrysanthème donne-moi…

Une chrysanthème donne-moi,
Ou quelque chose comme ça
Deux fois plus de chrysanthème
D'ailleurs c'est mon thème

Donne-moi sans te presser
Soudain une grande fleur échevelée
Capiteuse, froissée
Que mon âme puisse pleurer

Pour que cinq lignes mal rabotées
Beaucoup de solennelle ponctuation
En guise d'édredon
De mon cafard je puisse dessiner.

Pour me sentir comme à Rome
Devant Néron — Nicodime en somme
Au terme des quelques Ides
Les guerriers de Pompée invalides

Gamine. En venant mardi veuille
Apporter une fleur comme un chapeau melon
Sans l'entourer dans un chiffon
Les pétales d'un immense recueil.

EL


Подари мне хризантему…

Подари мне хризантему
Или что-нибудь такое
Больше хризантемы вдвое
Но на ту же впрочем тему

Подари мне не спеша
Вдруг большой цветок лохматый
Как бы душный как бы смятый
Чтобы плакала душа

Чтоб штук пять корявых строчек
Много русских важных точек
Как бы ватных одеял
Я б с тоски нарисовал

Чтобы чувствовал как в Риме
При Нероне — Никодиме
Под конец каких-то ид
Войн Помпейских инвалид

Девочка. Придя во вторник
Принеси цветок как шапку
Не завернутую в тряпку
Лепестков широких сборник.

Эдуард Лимонов

« Antifixion », 24 mars 2020

Hommage à Édouard Limonov
par Daniel Orlov romancier digne de ce nom

Thierry Marignac

J'ai croisé Daniel Orlov à Niijnii_Novgorod, il y a déjà deux ans. Il était costaud, cordial et sympathique, rudesse joviale d'un mec qui avait longtemps travaillé dans le Grand Nord sibérien. Une gueule et une carrure, une tonitruance à la Hemingway. Son roman « Tchesnok » (L'Ail, éditions « Э », 2018), celui d'un travailleur sibérien dans l'industrie lourde, me plut beaucoup. La première scène racontait le règlement de compte annuel des prolos de Kronschtad, où il vit, des prolos du port avec les chauffeurs de taxi qui les arnaquaient toute l'année sur la vodka en dehors des heures légales, devant la gare. Plus que tout autre, son hommage à mon ami Édouard Limonov, me paraît digne d'être traduit…

Édouard Limonov, le survivant,

Sans doute écrirai-je quelque chose de plus intelligible plus tard. Pour l'instant, je ne peux pas. On s'était habitué depuis longtemps à l'idée que « son heure avait sonné », tout d'abord une commotion cérébrale, puis, il y a deux ans, un diagnostic d'oncologie. Ça ricanait qu'il nous enterrerait tous. Cependant, le Vieux (comme il s'était lui-même baptisé, persuadé d'avoir le droit de s'inventer un nouveau nom) savait qu'il allait mourir. Parce que rien de ce qu'il a dit ces derniers jours n'était accidentel. C'était le dernier Grand Écrivain russe au sens du XIXe siècle. Il ne faisait pas seulement partie des Titans, il faisait partie des Célestes. Un dinosaure à l'époque des blaireaux, des marmottes, des boîteux en livrée. Un Mishima russe, le dernier ronin de l'empire rouge. Je suis heureux d'avoir eu la chance de reconnaître devant lui mon amour de ses livres et de m'effondrer sous ses yeux sur une marche d'une scène à Krasnoïarsk, ayant bu jusqu'à l'ivresse dans l'euphorie de l'amitié de littérature et de la vie en général. Le Vieux aimait lui aussi la vie, comme homme et comme écrivain. Et ses livres en témoignaient avec incandescence. Il n'y a plus d'écrivains russes de ce calibre. Il fut contemporain de cinq générations, on n'en fait plus des comme lui. Ceux d'aujourd'hui sont des petits bras.

Daniel Orlov


Неубиваемый Эдуард Лимонов.

Наверное, потом я напишу что-то внятное. Сейчас, если честно, не могу. Мы давно свыклись, что ему « пора ». Вначале геморрагический инсульт, потом около двух лет назад диагноз « онкология ». Хихикали, что ещё переживёт всех нас. Однако Дед (он так сам себя назвал, чувствуя, что имеет право придумать себе новое Имя) знал, что помирает. Потому всё сказанное им в последние дни сказано не просто так. Он был последний Великий русский писатель в понимании ещё 19 века. Он был даже не из Титанов, он был ещё из небожителей. Динозавр во времена барсуков, сурков и хомяков в военных френчах. Русский Мисима, последний ронин красной Империи. Я счастлив, что успел признаться в любви к его книгам и рухнуть у него на глазах со ступенек какой-то красноярской сцены, напившись допьяна в эйфории любви к друзьям, литературе и вообще к жизни. Дед тоже любил жизнь как мужик и писатель. И этим жарко пахли его книги. Таких русских писателей больше нет. Он был ровесником пяти поколений, таких больше не делают. Теперешние мелковаты.

Даниэл Орлов

« Antifixion », 24 mars 2020

Limonov :
l'homme qui ne voulait pas mourir dans son lit

par Etienne Gernelle

L'écrivain russe Édouard Limonov, qui avait inspiré un livre à Emmanuel Carrère, s'est éteint à Moscou. Une vie de fureur et de scandales.

Le diable est mort. Édouard Limonov a donc rendu les armes à 77 ans. «  J'ai pris le parti du mal », fanfaronnait-il dans son « Journal d'un raté ». Vraiment ? Sa vie fut en tout cas suivie par une longue et sinueuse traînée de soufre : poète-voyou en Ukraine, dandy-dissident à Moscou, clochard puis majordome à New York, re-dandy à Paris, écrivain talentueux et scandaleux, un brin célinien (semblant toujours hésiter entre le rôle de Bardamu et celui de Robinson), chien de guerre, politicien égaré dans les pires impasses, prisonnier, toujours plus ou moins fourré dans les sous-sols, les bas-fonds, homme à femmes et parfois à hommes, amateur de livres et de rixes. Et puis l'obsession d'être toujours du mauvais côté de la barrière, dans le camp

«  des feuilles de chou, des tracts ronéotypés, des partis qui n'ont aucune chance »,

poursuivait-il dans « Journal d'un raté ».

«  J'aime les meetings politiques qui ne réunissent qu'une poignée de gens et la cacophonie des musiciens incapables. Et je hais les orchestres symphoniques. Si j'avais un jour le pouvoir j'égorgerais tous les violonistes et les violoncellistes. »

Goût du sang

Tout avait, il est vrai, mal commencé : naître en 1943 à Djerzinsk, ville nommée ainsi en l'honneur du bourreau Félix Djerzinski, fondateur de la Tcheka, et d'un père officier (subalterne) du NKVD… Limonov avait une prédisposition pour l'arrestation. Dès sa jeunesse à Saltov, banlieue de Kharkov, en Ukraine, il joue au prisonnier. À peine 15 ans et il s'essaie au cambriolage, se paie des cuites avec des bouteilles de vodka volées, sort volontiers son couteau, y compris contre des policiers venus l'embastiller. Cette fois-ci il s'en tire bien, grâce au papa tchékiste. Mais cela ne durera pas.

Édouard Savenko (son vrai nom) acquiert très tôt le goût du sang. Emmanuel Carrère raconte dans son superbe « Limonov » (P.O.L) que la grossesse de sa mère a coïncidé presque exactement avec la bataille de Stalingrad. Un peu de superstition aide à forger une vocation, surtout quand l'éducation la nourrit. Édouard était plutôt chétif, a porté tôt des lunettes et s'en prenait plein la figure dans la rue. Sa mère aurait toujours refusé de le réconforter quand il rentrait amoché : il faut apprendre à se défendre. Une histoire trop fréquente en Russie pour ne pas être vraie. Édouard est désormais prêt à tuer. Cela change tout.

Poésie, dissidence et veines tranchées

À Kharkov, «  Editchka » découvre l'usine, les voyous, gagne un concours de poésie puis se fait une place dans la «  dissidence » littéraire, ces cuisines où l'on discute des heures en rêvant à un autre monde et en lisant Mandelstam ou Akhmatova. Il couche avec Anna, l'hôtesse de cette petite société, joue au dandy avec ses blousons colorés et ses jeans pattes d'eph — un vrai «  sapeur » –, gagne un peu d'argent en apprenant à confectionner des pantalons. Puis les bons sentiments le lassent, l'horizon ukrainien est bouché. C'est là qu'Édouard Savenko devient Édouard Limonov, pseudo d'un poète pseudo-dissident, mais nettement plus ambitieux que ses amis.

Il ne supporte plus de perdre son temps et part pour Moscou. Il y tombe amoureux de la belle Elena, puis se tranche les veines sur son palier lorsqu'il croit cet amour perdu. C'est son deuxième suicide raté. Il séduit rapidement l'underground moscovite, comme celui de Kharkov auparavant. Puis se fatigue, encore. Il n'est pas comme eux. Ou du moins il a plus d'ego. Editchka soigne son corps, l'ascétisme et l'exercice l'ont sculpté. Pour lui, ils sont tous mous. Personne ne trouve grâce à ses yeux. Même Vénédikt Erofeïev, auteur du mythique « Moscou-sur-Vodka » 1, le manuel du zapoï : la vraie biture russe, pas celle qu'on connaît chez nous, la grande dérive alcoolisée, le plus souvent sans manger, qui peut durer plusieurs jours. Le zapoï, Limonov connaît, il en est un athlète depuis l'adolescence. Mais ce voyage-là ne suffit plus non plus.

Du clochard au majordome

Voici l'exil. D'après lui, Limonov n'a eu d'autre choix, ne voulant pas collaborer avec le KGB. Il en est néanmoins ravi. Il part la même année de Soljenitsyne (1974), la gloire et la morale en moins. D'ailleurs il considère Soljenitsyne comme un «  vieux con ». À New York, il vit de l'État providence, puis se clochardise, se débrouille comme il peut, traîne du côté gay et découvre l'homosexualité avec un jeune Noir dans le bac à sable d'un jardin public. Il commence alors à écrire « Eto ya, Editchka » (« It's me, Eddie », dans sa traduction en anglais), qui raconte ses aventures new-yorkaises. «  Eddie » devient entre-temps majordome d'un milliardaire. Il le racontera dans « Histoire de son serviteur ». En lisant le livre, le milliardaire découvrira comment Eddie ramenait des filles dans sa chambre à coucher et vidait sa cave…

Grâce à un éditeur aussi légendaire que franc-tireur, Jean-Jacques Pauvert, « Eto ya, Editchka » est édité à Paris sous le titre « Le poète russe préfère les grands nègres ». Limonov accourt. Il écrit alors pour Jean-Edern Hallier et la bande de « L'Idiot international », sort au Palace et bronze des heures sur l'île Saint-Louis «  au plus près de Baudelaire ». Et publie encore. Arrive la perestroïka ; il affirme qu'il faudrait envoyer Gorbatchev au peloton d'exécution, mais rien n'y fait, l'URSS tombe. Il retourne définitivement en Russie en 1994, la même année que Soljenitsyne. Mais pas pour y vivre reclus, comme son aîné.

Les années kalachnikov

Entre-temps, il traîne ses bottes un peu partout à l'Est, en Russie et ailleurs, au gré de ses engagements. Certains sont indéfendables, comme cette virée en Bosnie aux côtés de Radovan Karadzic et Ratko Mladic, qui finiront tous deux à La Haye pour crimes contre l'humanité. Et puis il y a ces guerres des marges. Par nationalisme prorusse ou par romantisme, il va soutenir les rebelles abkhazes qui conquièrent par les armes leur liberté contre la Géorgie à laquelle Staline les avait rattachés. Même chose avec la Transnistrie, minuscule filet de terre russophile — on peut à peine dire enclave — en Moldavie. Aujourd'hui ce sont encore des États fantômes, indépendants de fait mais reconnus par personne ou presque. Ça le rassure, Limonov, le séparatisme.

Emmanuel Carrère a arrêté d'écrire son livre pendant plus d'un an lorsqu'il a vu les images de Limonov tirant à la mitrailleuse, au hasard, sur Sarajevo dans un documentaire de la BBC. À cause du « ridicule », explique-t-il. Limonov décourage souvent. Carrère a finalement repris la plume, et son ébouriffant « Limonov » a obtenu le prix Renaudot en 2011. Interrogé par « Le Point » à l'époque, Limonov s'en amuse et lance à l'intention d'Emmanuel Carrère :

« Je lui souhaite de mal tourner. Tous les grands écrivains tournent mal. »

S'agissant de mal tourner, Limonov n'a cessé d'y travailler. En 1993, il fonde avec Alexandre Douguine, qui deviendra plus tard un conseiller du Kremlin, le Parti national-bolchevique, assemblage aussi grotesque qu'extrémiste d'ultranationalistes et de nostalgiques du stalinisme. Ils éditent un journal, « Limonka », dont la signification en jargon militaire russe est «  grenade ». Le Bunker, siège de l'organisation, accueille dans un sous-sol la petite secte des nazbols, dont les membres passent régulièrement par la case prison, mais aussi des people de passage, des rockeurs, des figures de la contre-culture moscovite… Allez comprendre. Tout le monde ne prend pas cela au sérieux. Beaucoup pensent Limonov gouverné par son ego, d'autres estiment qu'il est le seul politicien russe sincère.

Quatre mariages, quatre divorces

Ne pas s'imaginer que sa vie s'arrête alors à la politique. Limonov fréquente parfois, dans les années 1990, le Hungry Duck, fameuse boîte de nuit moscovite où les videurs ont des gilets pare-balles et les clientes se déshabillent sur le bar. Limonov assiste à l'inauguration d'un strip club chic des années 2000, «  regardant les filles mais conscient que ce n'était pas dans sa posture », se souvient un témoin. Son succès avec les femmes ne se dément pas. Marié et divorcé quatre fois. Deux enfants, avec une actrice célèbre.

Alan Cullison, journaliste du « Wall Street Journal » qui fut longtemps en poste à Moscou, rencontra souvent Limonov.

«  Il avait de bonnes analyses sur la société russe, et je pressentais que ses idées allaient avoir une influence sur la politique du pays. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé. »

Sauf que ce n'est pas lui qui prend le pouvoir, mais Poutine. Le parti de Limonov est dissous, ses militants pourchassés. Accusé d'une obscure tentative de déstabilisation Kazakhstan après une expédition dans les montagnes de l'Altaï, il se retrouve en prison. Il y restera moins de deux ans, écrira sept livres.

À son retour, Limonov — avec son nouveau parti, L'Autre Russie — fait un temps alliance contre Poutine avec le champion d'échecs Garry Kasparov et l'opposant Boris Nemtsov (assassiné à deux pas du Kremlin en 2015). Extravagante alliance entre des démocrates à l'occidentale et l'ultranationaliste infréquentable. En Russie, tout est possible.

Conversations avec le diable

Toutefois, cela ne dure pas. Dans le même temps, il a une vie sociale, Limonov. Alan Cullison se souvient d'un appartement

«  peu décoré, empli de livres, sans rien de moderne »,

et d'un hôte

«  poli, sachant recevoir. Après tout il avait été majordome. Il servait de bons vins et avait une brillante conversation. Il aimait avoir des échanges avec des étrangers ».

Jean-Michel Cosnuau 2, un ancien maoïste devenu publicitaire puis créateur de clubs et de restaurants à Moscou, se souvient d'un débat organisé par Le Courrier de Russie :

«  On avait parlé de Deleuze et de Foucault à la sortie, je ne sais plus pourquoi. Il connaissait bien. Humainement, il était assez hautain. J'ai quand même une photo avec lui sur mon téléphone sur laquelle il sourit presque. Un exploit. »

Dans l'introduction de son — formidable — « Livre de l'eau », écrit en prison, Limonov se demande quelles sont les choses essentielles pour lui.

«  Je n'en ai découvert que deux : la guerre et les femmes »,

répond-il. Avant de dérouler un grand voyage plutôt poétique autour des mers, des rivières, des fontaines et des banias (saunas russes)… Édouard se voyait finir en Asie centrale, mais il a terminé ses jours à Moscou. Quand « Le Point », en 2011, lui demande de quoi il a peur, il répond : «  De mourir dans mon lit. » Il semblerait pourtant que Limonov ait succombé à un cancer dans un lit d'hôpital. L'été dernier, il était en Italie. Le diable aimait aussi le soleil.

« Le Point », 25 mars 2020


1 Chez Albin Michel.

2 Lire « Froid devant ! », Robert Laffont, 2015.

Hommages à Edouard Limonov

Thierry Marignac

Edouard Limonov

EL sous un dessin d'Andreï Molodkine.

On ne laissera pas le lecteur tranquille, en dépit des échos d'apocalypse martelés à l'envi quotidiennement, avec la mort d'Édouard Limonov — signe avant-coureur d'un chaos qu'il prophétisait tous les jours.

Les deux poèmes qui suivent sont l'œuvre de deux de ses derniers camarades, Danil Doubschine, ami-factotum dans ses affaires littéraires, et Sémione Piegov, ami correspondant de guerre, qui a tourné un documentaire en cours de montage sur Limonov l'année dernière, en Abkhasie, au Haut-Kharabak, en France avec les Gilets Jaunes, et autres lieux. Notre vieux camarade s'y prêtait en grinçant des dents parfois, miné par la maladie, buvant comme un trou, pourquoi s'abstenir, un peu de plaisir pendant son dernier tour de piste.

Il a déjà été question tant de Doubschine que de Piégov dans les pages d'Antifixion. Voici leurs hommages au Vieux :

Simple, tout était
Et tragique simplement
Le Grand se mourait
Vieux mais pas vieillard
Quelque chose prématurément
Quelque chose trop tard
Des facettes multiples le Vieux avait
Kaléidoscope-Ed

Les tilleuls frémissaient
Non, ils s'en abstenaient
Mois de mars hérissé en pinède
Se dressait tambourinant de ses jeunes pousses
Les premières avaient eu le temps
Les médecins n'étaient pas clairvoyants
En mars le Vieux absolument
En avait eu marre de nous tous

Nous avions peu avant
Le sapin évacué
À présent, une demi-douzaine
Le Vieux avait porté
Quelque part en quarantaine
Pleurait sans bruit
Une femme de sylphide dégaine
Qui s'appelait Fifi.

23-03-2020.
Danil Doubschine

Danil Doubschine

Limonov et Doubschine, il y a une éternité…

Было всё так просто
И трагично просто
Умирал великий
И не старый Дед
Что-то было рано,
Что-то было поздно
Дед был многоликий
Эд-велосипед

Шелестели липы
Нет не шелестели
Март стоял колючий
Сучьев стук стоял
Скорые успели
Врачи не проглядели
В марте Дед предельно
От всех нас устал

Мы ещё недавно
Выносили ёлку
А теперь вот шестеро
Деда понесли
Где-то в карантине
Плачет втихомолку
Тоненькая женщина
По имени Фифи

Данийл Дубшин
23.III.2020

Edouard Limonov

Limonov arrivant à Moscou, après sa sortie de prison en 2003.

Dans le poème ci-dessous Semione Piégov fait clairement allusion à ses voyages au Haut-Kharabak avec Édouard pendant sa dernière année d'existence. Le Troisième No Man's Land dont il est question est une référence à la Troisième Rome, succédant à Byzance, c'est à dire la Russie.

EL, l'immortel

1

Au lait de panthère, me souvenant
De celui dont le bec une virgule figure
Signe de ponctuation comme un point de suture
Se leva vers le « tourment »
Et dans ce sang sans mesure
Dans le clair brouet des idées
Déferlait comme d'une poitrine un baudrier
Des grenades de ta réflexion.
Dans cette dangereuse arène de tension,
Tu forgeais les esprits des boyards et des congrégations —
Une cicatrice à la tempe, errant
Dans les gorges montagneuses, condescendant
Comme vainqueur d'un duel,
Tu nous regardais, simples mortels,
Engoncés dans nos parkas de gabardine.
Et tu rêvais de carabines.

2

Il reste de la finale les lambeaux froissés,
Mais l'arrière-goût en est passé,
Et ceux qui souhaitent recommencer ?
Tout a cessé.

Et dans cette vulgarité à l'anglaise
Dans un aéroport du Caucase
L'accompagnatrice venue des villages cosaques
Les traits rares reconnaît tout à trac —

La couleur basanée du Sud de la Russie,
Dans le col enfouie,
Et le coup d'œil comme un muscle forgé
Sur le langage anatomique porté.

La guerre comme un prunier a fleuri
La table réclamait des morceaux de khanat
Le Troisième No Man's Land s'est endormi
À frémir, à peine il songea.

Mais on avait de l'aplomb et l'odeur des conifères,
Au printemps, les guerriers invétérés,
Nous invitèrent dans un bois clairsemé
Et devinrent pour nous comme des pères.

Mais à présent — frigide est le printemps
Vers le triomphe plus de passage
Lorsqu'avec d'hier le feuillage
Tu écriras à nouveau visiblement.

Qu'y-a-t-il, demanderas-tu, il y a des nouvelles prêtes ?
Tu raconteras — ceci, cela.
Ils édifieront le paradis. Pas sur un squelette.
Dans l'ombre, tout ça s'accumulera.

Cemione Piegov

Edouard Limonov

Limonov vendant Limonka, journal interdit depuis longtemps.

Бессмертному ЭЛ

1

Пиратским чаем поминая
Того, чей клюв как запятая,
Знак препинанья словно нить
Вставал у действия « казнить »
И в этой крови беспробудной,
В пустячьем вареве идей,
Струился лентою нагрудной
Гранаты замысел твоей.
В ее тугом кольце, опасном,
Сковал умы бояр и паствы —
Бродил со шрамом у виска
В ущельях горных, свысока —
Как выигравший поединок
Смотрел на нас, простолюдинов,
Запутанных в своих штормовках.
Мечтал о снайперских винтовках.

2

Есть скомканный клочок финала,
Но послевкусья больше нет,
Желающих « начать сначала » ?
This is the End.

И в этой пошлости англицкой
В кавказском аэропорту
Бортпроводница из станицы
Узнает редкую черту —

Цвет смуглой кожи южно-русской,
Завернутый за воротник,
И взгляд закованный как мускул
В анатомический язык.

Цвела война как алыча,
На стол просился ломоть ханства,
Уснула Третия Ничья,
Едва надумав трепыхаться.

Но был апломб и запах хвойный,
Весной отпетые бойцы,
Нас приглашали к чаше стройной
И становились как отцы.

По нынешним — весна фригидна,
Нет перехода к торжеству,
Когда вчерашнюю листву
Запишешь заново и видно.

Что, спросишь, было новостях ?
Расскажешь — этому, тому.
Построят рай. Не на костях.
Саккумулируют во тьму.

Семен Пегов

Autographe d'Eduard Limonov

À Jérôme Leroy, mes souvenirs de Festival de COGNAC seront éternelles. Vive cognac.
E. Limonov.

« Antifixion », 29 mars 2020

Édouard Limonov :
« Je regrette la grande époque de l'URSS »

par Florent Barraco

CULTE. En pleine déliquescence de l'URSS, l'écrivain russe était reçu au Palace et confiait à Thierry Ardisson sa nostalgie de la grandeur soviétique.

Nous sommes en 1989. L'Union des républiques socialistes soviétiques périclite. Arrivé au pouvoir en 1985, Mikhaïl Gorbatchev entame de vastes réformes pour sauver un géant aux pieds d'argile. Quatre ans plus tard, l'URSS est à l'agonie et ne peut empêcher la chute du mur de Berlin. C'est à ce moment-là que Thierry Ardisson reçoit dans « Lunettes noires pour nuit blanche » — une émission visible sur la chaîne INA ArdiTube — l'écrivain Édouard Limonov. Il se présente en uniforme de l'armée rouge avec « bottes totalitaires pour écraser les démocraties ». Et de dire, faraud :

« C'est le même uniforme qui a pris Berlin, Vienne, Prague. »

Ambiance.

Venu présenter son livre, « La Grande Époque » (« Flammarion »), Limonov se révèle nostalgique de ce régime.

« C'est une grande époque, car, né dans une petite ville, mon père a fait l'école pour devenir officier. Pour mon roman, j'ai cherché un vrai héros et je ne l'ai pas trouvé dans l'époque contemporaine »,

explique-t-il. Pour ce Russe, décédé en 2020 à l'âge de 77 ans, il n'y a quasiment rien à redire sur l'URSS, sauf… les réformes de Gorbatchev, la perestroïka étant, pour lui, un « repentisme dostoïevskien ».

« Il ne faut pas détruire l'Histoire. La Russe restera un pays communiste et collectiviste. Pourquoi casser les structures ? »

S'il trouve que le capitalisme est un régime plus efficace, bien qu'hypocrite, Édouard Limonov défend le modèle soviétique.

« Les gens sont davantage égaux qu'ici [en Occident, NDLR]. La Révolution française disait « Égalité, liberté, fraternité » : les communistes l'ont fait. On me parle de la liberté, mais je pense que les mots « démocratie », « liberté », « totalitarisme » sont d'un autre temps, celui de la guerre froide. Ils ne sont plus utilisables. Et puis n'oublions pas que la liberté n'a pas la même signification selon les classes sociales. Qu'est-ce qui est mieux : la liberté de la presse ou la liberté d'acheter ? »

Un extrait à découvrir :

Edward Limonov, écrivain nostalgique de l'URSS chez Thierry Ardisson | INA Arditube
// « YouTube. INA Arditube », 13 février 2021

« Lo Point », 16 février 2021

Georges Feltin-Tracol : « Alexandre Douguine porte une légende noire fabriquée par le système médiatique occidental d'occupation mentale » [Interview]

Propos recueillis par Lionel Baland

Georges Feltin-Tracol est un essayiste français de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, justicialiste et archéofuturiste, issu des « Nouvelles Droites » européennes. Chroniqueur pour divers titres patriotes et auteur de plusieurs ouvrages, il a publié en 2012 « Réflexions à l'Est » (Alexipharmaque, coll. « Les Réflexives ») qui traite de la Russie. Lionel Baland l'interroge pour Breizh-info sur les idées du théoricien politique russe Alexandre Douguine, présenté par une partie de la presse d'Europe occidentale comme le « cerveau » du président russe Vladimir Poutine. Cet entretien sur ce thème fait suite à ceux donnés par Christian Bouchet et Robert Steuckers.

— Que pensez-vous du traitement médiatique d'Alexandre Douguine en France ?

— Alexandre Douguine porte une légende noire fabriquée par le système médiatique occidental d'occupation mentale. L'Hexagone n'y échappe pas. Cette mauvaise image provient des milieux anglo-saxons avant de se dupliquer dans tout l'Occident mondial. En 2016, un certain Paul Ratner le décrivait comme « le philosophe le plus dangereux du monde ». Bigre ! On en frissonne déjà d'avance… Un an auparavant, il subissait des sanctions étatsuniennes, canadiennes et de la bureaucratie pseudo-européenne. Il est aussi interdit de séjour dans l'Espace Schengen.

Dans L'Express du 17 mars 2022, Axel Gyldén le qualifie de « dangereux idéologue » et de « prophète du ressentiment ». Dans le même hebdomadaire, Marie Dumoulin contredit en partie son confrère en expliquant qu'en Russie, « Douguine est très visible et très médiatique. Mais il n'est pas proche de Poutine. Il fait partie d'une nébuleuse idéologique. » Ces deux journalistes ne mentionnent jamais qu'une dizaine de ses ouvrages sont disponibles en français grâce à la diligence des Éditions Ars Magna de Christian Bouchet dont il faut saluer le travail.

Spécialiste de la Russie, Axel Gyldén montre dans son article une belle sournoiserie. En 2012, il a sorti aux Éditions L'Express « Limonov par Édouard Limonov », une série de conversations avec l'écrivain russe. Il suit par conséquent avec attention la vie intellectuelle russe. Il sait pertinemment qu'Alexandre Douguine n'est pas l'idéologue suprême de Poutine. Certes, il fut un temps le conseiller géopolitique de Guennadi Selezniov, président communiste de la Douma d'État de 1996 à 2003. Oui, les académies militaires russes recommandent certains de ses ouvrages géopolitiques. Mais cela ne le fait pas maître occulte de l'État russe. Le complotisme n'est pas là où on le pense !

— Pourquoi Daria et Alexandre Douguine ont-ils été visés par un attentat monté par les services secrets ukrainiens ?

— La mort brutale d'une journaliste n'a pas suscité l'indignation des défenseurs habituels des plumitifs occidentaux… Pourquoi ce silence ? Les services secrets ukrainiens sont-ils les responsables de ce meurtre odieux ? Il existerait une unité spéciale capable d'actions extrajudiciaires. Serait-ce l'une de ses opérations clandestines perpétrées dans la banlieue de Moscou ? Si c'est le cas, le FSB devrait vraiment s'en inquiéter. Il faut savoir que depuis 2014, une épuration a éliminé des services ukrainiens de nombreux agents suspectés de russophilie. Cette lustration a bénéficié de l'aide intéressée des services polonais et, surtout, britanniques, plus d'ailleurs que des Étatsuniens. Londres considère l'Ukraine comme sa chasse gardée.

Pourquoi viser Alexandre et/ou Daria Douguine qui n'exercent pas une influence considérable sur l'opinion publique russe ? Pour en faire un exemple ? Outre la piste polono-anglo-ukrainienne, la piste intérieure n'est pas à écarter non plus. Le pouvoir poutinien n'est pas monolithique. Vladimir Poutine se trouve au centre de nombreux et complexes rapports de force dont il préserve par sa présence et sa volonté les subtiles et délicats équilibres. On schématise trop en décrivant les rivalités entre deux blocs : le clan libéral de Saint-Pétersbourg contre les siloviki (les structures de force).

L'intervention militaire en Ukraine a radicalisé l'ancien chef d'État (2008–2012) et président du gouvernement de 2012 à 2020 Dimitri Medvedev. Longtemps vu comme un libéral, il tient des propos outranciers et fait pression sur l'état-major qui conduit la guerre selon les enseignements du Maréchal Joukov ! Il entre en concurrence directe dans la perspective de la succession de Vladimir Poutine avec Evgueni Prigojine, le patron de la SMP (société militaire privée) Wagner qui bénéficie de l'appui du président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov.

On peut penser qu'Alexandre Douguine ne fasse pas allégeance à aucune de ces deux factions. Proche de l'homme d'affaires et monarchiste traditionaliste Konstantin Malofeev, il perçoit certainement Dimitri Medvedev comme un libéral déguisé en loup. Quant à Evgueni Prigojine, il s'en méfie. Il se souvient probablement que le fils de son ami, Gueïdar Djemal, théoricien du Parti de la Renaissance islamique dans les années 1990 et plus tard anti-poutinien convaincu, membre actif du Front de Gauche et de L'Autre Russie (ce qui le rapprochait de Limonov), Orkhan Djemal, a été assassiné dans la nuit du 31 juillet 2018 en compagnie de deux autres journalistes en République centrafricaine parce qu'ils enquêtaient sur les intérêts aurifères russes dans l'Est de cet État africain.

Les présentes hypothèses peuvent se révéler inexactes, voire infondées, à moyen ou long terme. Il est même possible qu'on ne sache jamais qui est le commanditaire de cet attentat.

— Avez-vous connu Alexandre Douguine ou sa fille Daria ?

— Je n'ai jamais rencontré Daria Douguine. En revanche, j'ai fait une émission toujours disponible sur Internet avec Alexandre Douguine dans le cadre de Radio Méridien Zéro en compagnie de Pascal Lassalle bien connu pour son attachement à la cause ukrainienne. Diffusée le 23 janvier 2011, elle avait été enregistrée le 10 janvier. En raison de la panne d'un micro, Christian Bouchet ne put y participer. Dès la fin de l'enregistrement, nous partîmes du premier studio étroit installé en plein centre de Paris et traversâmes à pied la Capitale afin de nous rendre tous les quatre dans un estaminet de la Montagne Sainte-Geneviève où Alexandre Douguine exposa sa vision du monde en présence d'Alain Soral.

Pendant le trajet, Alexandre Douguine et Pascal Lassalle discutèrent avec passion de l'Ukraine tandis que j'évoquai avec Christian Bouchet le nationalisme-révolutionnaire, le solidarisme et la Troisième Voie.

La figure d'Alexandre Douguine ne m'était pas inconnue. Outre quelques reportages sur la Russie post-soviétique dans le mensuel Le Choc du Mois et des recensions régulières principalement dans Vouloir, l'excellente revue de Robert Steuckers, j'ai lu avec grand intérêt son allocution « L'Empire soviétique et les nationalismes à l'époque de la perestroïka » dans les « Actes du XXIVe colloque national du GRECE. Nation et Empire. Histoire et concept » (GRECE, 1991), allocution qui le fit connaître du public français.

— Les idées du théoricien belge Jean Thiriart (1922–1992) sont une source d'inspiration pour Alexandre Douguine. Quelles étaient les idées de celui-ci et en quoi pèsent-elles sur celles de ce dernier ? Quelles sont les divergences entre ces deux penseurs ?

— À l'été 1992, un mois avant son infarctus fatal, Jean Thiriart se rend à Moscou. Les cénacles de l'opposition nationale-patriotique l'accueillent avec bienveillance. Il y rencontre Alexandre Douguine alors âgé d'une trentaine d'années. Thiriart vient de revenir en politique et contribue à la revue « Nationalisme et République » de Robert Schneider.

Hostile à l'atlantisme et au sionisme, le fondateur de Jeune Europe imaginait dans les années 1960 l'unité politique du continent européen dans un État centralisé d'inspiration léniniste et kémaliste. Pour Thiriart, la citoyenneté européenne dépasse, voire même efface toutes les altérités d'ordre ethnique, spirituel, linguistique, culturel et religieux. Son État européen s'étend alors de l'Irlande aux frontières de l'URSS.

Puis, dans les décennies 1970 et 1980, prenant acte du rapprochement géopolitique entre les États-Unis et la Chine populaire tourné contre l'Union Soviétique, il change son point de vue. S'il approuve le fonctionnement institutionnel de l'URSS, il trouve néanmoins que la constitution soviétique accorde une trop grande reconnaissance aux nationalités et au fédéralisme même si ce dernier est en pratique très atténué par le rôle dirigeant du parti unique. Il déplore le naufrage économique de la planification collectiviste, ce qui ne l'empêche pas d'envisager une alliance euro-soviétique. À ce sujet, il faut évoquer l'existence chez deux éditeurs différents de « L'Empire euro-soviétique de Vladivostok à Dublin » paru en 2018, le premier (338 p.), dit « texte intégral », aux Éditions de la plus grande Europe Lyon — Bruxelles — Moscou, avec une préface de Yannick Sauveur (qui m'a remis un exemplaire, je l'en remercie encore) ; le second (192 p.) aux Éditions Ars Magna dans la collection « Heartland » avec une préface de Christian Bouchet, un texte de José Cuadrado Costa et un entretien entre Egor Ligatchev et Jean Thiriart. On y découvre un Thiriart « national-soviétique grand-européen ».

Dans les derniers mois de sa vie, Jean Thiriart amalgame son ancien engagement en faveur de l'Algérie française, sa passion paneuropéenne et sa vision euro-soviétique. Ainsi conçoit-il une république unitaire couvrant l'Europe, l'URSS, l'Afrique du Nord, le Proche-Orient et la Turquie. Il fait d'ailleurs d'Istanbul la capitale de cet État méta-européen.

Ordo-libéral en économie, Jean Thiriart est laïque et agnostique. Alexandre Douguine s'inscrit, lui, dans l'idée impériale russe qui a une évidente portée eschatologique qu'il présente en katéchon civilisationnel contre la Modernité tardive fluide.

Proche dans sa jeunesse de cercles païens informels, Alexandre Douguine s'est ensuite converti à l'Orthodoxie des vieux-croyants en communion spirituelle avec le patriarche de Moscou. Il admire certes Jean Thiriart, mais il se sent bien plus proche du romancier et géopolitologue Jean Parvulesco (1928–2010). Dans ces écrits géopolitiques qu'il importe de déchiffrer à travers un vocabulaire souvent fantasque, Jean Parvulesco mentionne un « Empire eurasiatique de la Fin », soit une parousie politique. Par ailleurs, Jean Parvulesco, en catholique paradoxal proche de l'hérésie, propose la « Coronation de la Vierge Marie », c'est-à-dire la reconnaissance de son mariage avec Dieu (ou Jésus) (l'abbé Georges de Nantes aurait eu lui aussi cette idée originale…).

— Après le coup d'État de Boris Eltsine en 1993 et l'opposition des députés à celui-ci, Alexandre Douguine et l'écrivain Édouard Limonov, qui avaient soutenu ces derniers qui ont été écrasés par la force, fondent le Parti national-bolchevique. En quoi consistent ces idées et de qui sont-elles inspirées ?

— Il ne faut pas trop se focaliser sur la phase nationale-bolchevique d'Alexandre Douguine. Dans le contexte chaotique des années 1990 et irrité par les divisions, les limites et les incapacités de l'opposition nationale-patriotique (Parti libéral-démocrate de Russie de Vladimir Jirinovski, Parti communiste de la Fédération de Russie de Guennadi Ziouganov, Russie au travail de Viktor Anpilov, … et j'en passe !), il tente de trouver un militantisme plus audacieux. Il s'allie avec l'écrivain dissident Édouard Limonov revenu au pays. Après une période « punk » passée aux États-Unis et en France où il collabora à « L'Idiot international » de Jean-Édern Hallier, Limonov part se battre en Bosnie aux côtés des Serbes, en Transnistrie en compagnie des russophones et dans le Caucase. Limonov verse dans l'activisme politique tel un D'Annunzio russe sans obtenir son épopée de Fiume. Limonov veut concilier activisme radical, esthétique romantique et coups médiatiques percutants. Leur entente sera assez brève, car ils s'exaspèrent mutuellement. Il en résulte l'éclatement du mouvement, des scissions et de notables divergences entre les deux hommes à la fin du XXe siècle. Plus tard, nonobstant de fortes critiques, Alexandre Douguine va apporter un soutien critique à Vladimir Poutine tandis qu'Édouard Limonov tombera dans un anti-poutinisme radical et se compromettra avec les libéraux néo-occidentalistes. Toutefois, avant de décéder, Limonov, originaire d'Ukraine, saluera la nouvelle politique étrangère du Kremlin, l'annexion de la Crimée et le soutien aux républiques indépendantistes du Donbass.

Le national-bolchevisme russe n'est qu'une facette de l'opposition russe aux chamboulements occidentaux. Il constitue un terreau intellectuel favorable à un dépassement ou plutôt à une combinaison hautement explosive des idées les plus radicales de « droite » et de « gauche ». Pour faire simple, il s'agit de renouer avec la diplomatie interventionniste de la Russie tsariste (Nicolas Ier ou Alexandre III, voire avec la politique étrangère de Staline après 1945 par exemple) et les acquis sociaux intérieurs de l'URSS. Pour plus de précisions dans l'histoire des idées, je renvoie le lecteur intéressé à Sylvain Roussillon, « Les fascismes russes (1922–1945). Vie et mort d'une mouvance en exil » (Ars Magna, coll. « Le Devoir de mémoire », 2021, 341 p.) que j'ai volontiers préfacé. Mentionnons « Pages russes » de Robert Steuckers (Éditions du Lore, 2022, 396 p.).

— Quelles sont les principales idées développées par Alexandre Douguine ? Quels sont les théoriciens qui l'inspirent ?

— Alexandre Douguine réfléchit, pense et écrit depuis plus de trente ans. Si certaines réflexions connaissent une évolution bien logique, le continuum entre le jeune Douguine et l'actuel Douguine reste fort. Son œuvre toujours en construction synthétise les travaux des eurasistes avec l'apport considérable de la Révolution conservatrice, des Nouvelles Droites et du traditionalisme (René Guénon et Julius Evola). Au fil des années, il y a ajouté des considérations marxistes et post-marxistes (Guy Debord et les thématiques féministes par exemple). Contrairement à ses détracteurs qui ne citent que ses textes de jeunesse, Alexandre Douguine poursuit son cheminement intellectuel qu'il rattache à sa foi. Il souhaite dépasser le panslavisme, la slavophilie et l'eurasisme dans un corpus théorique cohérent et opérationnel destiné en priorité au monde russe.

Alexandre Douguine puise une grande inspiration dans le brillant juriste et géopolitologue allemand Carl Schmitt (1888–1985) dont il reprend et affine le concept déterminant de « grand espace ». Par cette notion révolutionnaire pour les relations internationales, il veut sublimer (dans son acception chimique) la Russie dans une orientation ouvertement continentaliste. D'où sa relecture et son approfondissement de la pensée eurasiste et, ensuite, la formulation d'un néo-eurasisme qui se pose en élément central de la vie politique, ambition non effective pour l'heure.

— À la fin des années 1990, Alexandre Douguine se lance dans la conception et la diffusion des idées néo-eurasistes ? En quoi consistent-t-elles ? Pourquoi rencontrent-t-elles un succès ?

— Avant de vous répondre, citons encore une fois des références bibliographiques. Sur ce sujet, Marlène Laruelle a écrit deux livres très éclairants, « L'idéologie eurasiste russe. Ou comment penser l'empire » (préface de Patrick Sériot, L'Harmattan, coll. « Essais historiques », 1999) et « La quête d'une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine » (Éditions Pétra, coll. « Sociétés et cultures post-soviétiques en mouvement », 2007). Il faut aussi mentionner Lorraine de Meaux, « La Russie et la tentation de l'Orient » (Fayard, 2010). La pensée d'Alexandre Douguine s'inscrit dans cet héritage qu'il mêle à l'apport soviétique. Il considère dès 1992 qu'il importe de réévaluer de manière positive les soixante-dix ans de soviétisme. Sa troisième voie prend la forme d'un néo-eurasisme qui se distingue des autres néo-eurasismes du moment, en particulier ceux de Lev Goumilev et d'Alexandre Panarine.

L'eurasisme douguinien n'est qu'une étape dans sa démarche intellectuelle puisqu'il énonce bientôt une quatrième théorie politique avant d'affirmer dans une perception hautement polémologique un conflit ontologique des Dasein civilisationnels. Il assigne au territoire russo-tsaro-soviétique dans l'approche sotériologique d'une « Troisième Rome » salvatrice la vocation de rempart à la déferlante ultra-moderne liquide occidentale.

Son eurasisme se fonde sur un ensemble théorique plus complexe encore. Il généralise d'abord la conflictualité entre la Terre et la Mer bien mise en évidence par Carl Schmitt. L'Eurasie devrait être un pôle terrestre capable de résister aux menées subversives du pôle aquatique qu'est le monde romano-germanique et/ou l'Anglosphère. Cette vision binaire typiquement géopolitiste ne correspond pas à la réalité stratégique. Toute thalassocratie a en effet besoin de forces terrestres et toute puissance tellurique doit disposer de forces navales appropriées. L'Allemagne de Guillaume II et l'Armée rouge soviétique détenaient une solide marine qui ne fut guère employée. Avec l'éventualité du réchauffement climatique, la navigation en Arctique deviendra plus facile. Or la Russie possède une immense façade littorale. Cela déclenchera-t-elle une prise de conscience stratégique pour la maîtrise de la Mer ? N'oublions pas non plus que le conflit se déploie dorénavant dans les cieux, dans l'espace, sous les eaux, dans l'univers informatique et cybernétique ainsi que dans le monde communicationnel sans omettre les éléments démographiques, sociaux et économiques. La dichotomie Terre — Mer est trop réductrice.

Des commentateurs peu avisés décrivent Alexandre Douguine en chantre du « monde blanc ». Quelle erreur ! Pour lui, les quatre religions traditionnelles de la Russie sont l'Orthodoxie, le judaïsme, l'islam et le chamanisme. L'instance spirituelle du Mouvement international eurasien compte un rabbin traditionaliste et un mufti musulman. L'eurasisme a une logique impériale et spiritualiste qui va à l'encontre du laïcisme républicain universaliste.

À l'instar de Constantin Leontieff (1831–1891) qui défend une conciliation néo-byzantine entre les deux héritiers de l'Empire romain d'Orient, l'Empire russe et l'Empire ottoman, Alexandre Douguine prône une coopération entre la Russie et la Turquie. Méfiant à l'égard de l'État grec qu'il juge inféodé à l'atlantisme, il aimerait que Moscou reconnaisse la République turque de Chypre du Nord. Force est d'observer que sa vision néo-eurasiste a une résonance certaine dans certains milieux autorisés turcs. Deux amiraux turcs ouvertement eurasistes, Cem Gürdeniz et Cihat Yayci, ont relancé le projet de « Mavi Vatan (Patrie bleue) ». Enfin, considéré comme le tenant eurasiste d'extrême gauche et son principal interlocuteur local, Doğu Perinçek préside le Parti de la Patrie. L'un de ses essais est disponible en espagnol et depuis 2022 aux éditions Fides : « Pioneros de la era asiática. Lenin, Atatürk y Mao en el siglo XXI » (« Pionniers de l'ère asiatique. Lénine, Atatürk et Mao au XXIe siècle »).

Alexandre Douguine intègre toutefois sa vision eurasiste dans un cadre plus large encore : la « Quatrième théorie politique ». Réponse à la Modernité tardive et/ou au postmodernisme, cette « Quatrième théorie politique » rejette non seulement le libéralisme dans toutes ses expressions, mais elle récuse aussi le communisme et le fascisme. La « Quatrième théorie politique » constitue une étape importante dans la formulation finale de sa Weltanschauung. L'œuvre de Martin Heidegger en cours d'édition complète avec la publication polémique des Carnets noirs le stimule profondément. Ainsi articule-t-il la notion de Dasein dans une noomachie (guerre de l'esprit) planétaire avec un soubassement lié à Herder porté au niveau d'espace civilisationnel. Grâce aux traductions mises en ligne sur Euro-Synergies de Robert Steuckers, on sait enfin qu'Alexandre Douguine examine le « sujet radical », à l'instar du jeune Evola qui s'interrogeait, après son moment artistique dadaïste, sur l'« individu absolu ».

Dans un monde qui ne pense plus et qui ne fait que répéter les mensonges de l'hyper-classe cosmopolite, Alexandre Douguine est un grand producteur d'idées. On comprend mieux maintenant sa présumée « dangerosité » …

« Breizh-info.com », 19 février 2023

L'Ukraine, de guerre lasse

Entretien avec Thierry Marignac • Jérôme Leroy

Dans « La Guerre avant la guerre : chronique ukrainienne », l'écrivain et traducteur Thierry Marignac donne sa vision de la genèse du conflit russo-ukrainien. Étayée par sa connaissance des deux pays, elle sort des sentiers battus et rebattus par les médias.

— D'où vient votre connaissance du monde postsoviétique ?

— Tout d'abord, d'une amitié de trente-neuf ans avec Édouard Limonov. Il y a aussi mon travail avec les journalistes américains Ames et Taibbi, du magazine « The eXile », publié à Moscou pour les expatriés à la fin des années 1990. J'ai ensuite mené une longue enquête sur la toxicomanie en Ukraine, à l'époque de la révolution orange, en 2004–2005, publiée chez Payot, puis j'ai traduit des auteurs contemporains, Doronine, Kozlov, le poète Boris Ryji, et enfin un travail d'intelligence économique sur l'Ukraine. Un C.V. en béton ! (rires)

⟨…⟩

— Et pourquoi une enquête sur la toxicomanie, précisément en Ukraine ?

— La consommation de drogues s'était propagée comme un incendie de forêt dans la région. En Ukraine en particulier, où la toxicomanie a entraîné des épidémies de VIH et d'hépatite C. Le pire a été la méthamphétamine, « Vint », la pervitine des soldats allemands de Barbarossa, dont la recette a été retrouvée par des chimistes locaux. Mais la première tranche de subventions de l'OMS (20 millions de dollars) censée enrayer le fléau a été détournée par les apparatchiks à 98 % !

— Vous expliquez que la tournure inattendue prise par le conflit ukrainien procède de deux analyses symétriquement fausses : celle de l'Occident et celle de la Russie…

— L'analyse est de l'expert militaire indépendant russe Alexandre Khramtchikhine. Je la reprends parce qu'elle me semble juste : les deux côtés tablaient sur un effondrement de l'armée ukrainienne. Les féodalités et la prédominance de la pègre en Ukraine avaient convaincu les Russes que les Ukrainiens se rallieraient à eux. Il y avait le précédent de 2015, où des unités entières de l'armée ukrainienne avaient changé de bord, notamment en Crimée, choisissant celui des séparatistes. Les Occidentaux comptaient organiser une guerre de partisans et ont distribué des armes individuelles au début du conflit à travers tout le pays, en croyant que le plan initial de l'armée russe réussirait. Selon le calcul euro-américain, cette guerre de partisans, très coûteuse, couplée avec les sanctions, provoquerait l'effondrement de Poutine. L'Histoire a donné tort aux deux camps.

— Dans votre livre, vous tracez un portrait très sombre de l'Ukraine postsoviétique, à rebours de celui que présentent les médias.

— L'État russe, depuis mille ans, est périodiquement pénétré par les mafias et périodiquement purgé. Cela a commencé avec les boyards, ces seigneurs de la guerre qui assassinaient les tsars, jusqu'à Eltsine et sa bande de hyènes qui ont fondu sur le cadavre de l'URSS. Cette histoire, à travers toutes ses métamorphoses, je le répète, repose sur un socle millénaire. L'État ukrainien, lui, a trente-deux ans. Et depuis l'origine, il est aux mains de divers groupes — oligarques et pègre postcommuniste. Ils se disputent le pouvoir et l'argent : le loyer du gaz, mais ce sujet n'est jamais évoqué dans les médias « grand public ». Les Russes ont plutôt soutenu les clans de l'est de l'Ukraine, riches, puissants et bien armés. Les euro-américains, plutôt ceux de l'ouest et du centre. Tout le monde a exploité les fractures ethniques et nationales du pays.

— La population ukrainienne est-elle consciente de cette situation ?

— Les Ukrainiens sont parfaitement au courant de cette situation. Mais, en 2015, lorsque je suis revenu à Kiev, deux amis de milieux complètement différents, un travailleur social, ancien trafiquant de devises sous l'URSS, et un ex-colonel de l'armée ukrainienne, tous les deux antirusses, m'ont dit la même phrase : « Sans la guerre à l'est, les têtes de nos dirigeants seraient sur des piques. » Lors de sa première année de présidence, en 2014, le « démocrate » Porochenko, prédécesseur de Zelensky, lié au milieu, s'est enrichi de 17 millions de dollars…

— Sachant tout cela, comment expliquer la résistance et le patriotisme ukrainien ?

— Si, en Crimée, l'humeur prorusse est indéniable, dans le Donbass, la population est plus partagée : les dix ans de « désoviétisation », depuis la révolution orange, ont atteint leur but. Mais la naissance des républiques séparatistes s'explique par les exactions commises par l'armée ukrainienne lorsqu'elle est entrée dans les régions irrédentistes : 600.000 Ukrainiens se sont réfugiés en Russie en 2014–2015 ! À l'époque, j'ai rencontré deux d'entre eux, très loin dans l'Oural, chez la sœur du poète Boris Ryji. Une mère d'une quarantaine d'années et son fils de 15 ans. Ils étaient terrorisés. Leur quartier avait été détruit à coups de canon.

Toutefois, le soutien de Moscou à divers clans oligarchiques de l'Est ukrainien et son attitude très « Françafrique » dans le pays en général n'ont pas plu à tout le monde. Il existe également une indépendance d'esprit ukrainienne farouchement opposée à la chape de plomb d'un certain conformisme qu'on trouve en Russie. Il ne faut pas oublier les mauvais souvenirs laissés par les Soviets.

— Vous risqueriez-vous à un pronostic sur la manière dont se terminera ce conflit ?

— Contrairement à ce qu'on nous assure, il est peu probable que l'Ukraine gagne cette guerre, dont les objectifs se sont restreints du côté russe, sauf si l'Occident s'engage directement à ses côtés, avec tous les dangers que cela comporte. C'est peut-être l'éventualité à laquelle nous préparent les va-t'en guerre qui n'iront, eux, jamais se battre.

En internationalisant sa cause du côté de l'Asie, de l'Afrique et des pays arabes, Moscou a su contrer la stratégie euro-américaine d'isolement. Des deux idéologies en présence, celle du mondialisme « démocratique » et celle d'un conservatisme enraciné, la première n'est pas la plus séduisante pour tout le monde. Dans ses guerres de conquête des ressources à prétexte humanitaire, l'Occident a perdu depuis vingt ans beaucoup de prestige et d'attrait. Et, lorsque les canons se seront tus, l'Ukraine courra le risque réel d'une partition.

« Causeur », 22 mai 2023


Thierry Marignac « La guerre avant la guerre: chronique ukrainienne »
// Paris: « Konfident », 2023, broché, 180 p., ISBN: 978-2-493-83701-1, dimensions: 200⨉130⨉14 mm

La Russie de Poutine et la Chine de Xi :
deux livres pour appréhender deux systèmes

On a lu • Charles Haquet

« 316.V, épitaphe à l'idiot », une satire de la Russie oligarchique inédite en France ; « Beyrouth sentimental », l'histoire d'amour d'un immortel avec le Liban ; « La société de surveillance made in China », l'effroyable surveillance du peuple chinois par le PCC.

16.V, épitaphe à l'idiot

par Edouard Limonov, trad. du russe par Marie Roche-Naidenov.
Louison éditions, 347 p., 19€

On la surnomme la « Guerre des 24 heures ». Soit la durée du bref conflit nucléaire entre les Etats-Unis et la Russie, qui a causé plus de 50 millions de victimes. Dans ce monde dévasté, les ressources sont rares. Une loi, 316.V, impose un strict contrôle de la population. Toute personne âgée de plus de 65 ans est impitoyablement supprimée par le terrible ministère de la Démographie. A New York, un homme se rebelle…

Publiée en Russie en 2005, cette dystopie d'Edouard Limonov n'avait jamais été traduite en français. Voyou à Kharkov, poète underground à Moscou, majordome à New York, écrivain déjanté à Paris, prisonnier politique et opposant de Poutine, Limonov, mort en 2020 à l'âge de 77 ans, incarne les soubresauts et les excès des décennies post-soviétiques. Satire de la Russie oligarchique (« Le pays vit de l'exportation de matières premières vers les pays européens et d'investissements en dollars aux Etats-Unis et au Japon. Nous parasitons avec succès le labeur des autres », raille un protagoniste russe), ce roman orwellien explore des thèmes prémonitoires : le chantage nucléaire, la gérontocratie des classes dirigeantes ou les dérives autocratiques qui pèsent sur le monde. « Les années ont balayé et détruit les idéologies, seuls en subsistent les principaux slogans qui décorent les façades des lieux de pouvoir ⟨…⟩ C'est le système, la structure, l'Etat qui se sont avérés les plus importants », soupire le héros. Un régime sans idéologie, sinon la captation systématique des pouvoirs et la prédation des ressources. La Russie de Vladimir Poutine, telle qu'Edouard Limonov la voyait déjà en 2005.

⟨…⟩

« L'Express », 27 juillet 2023

L'ultime livre d'Édouard Limonov : Poèmes

Thierry Marignac

À Moscou, où la vie continue malgré tout, le 10 septembre s'est déroulée une soirée pour la publication de ce qui sera en effet l'ultime livre d'Édouard Limonov. Un recueil de poèmes intitulé « Carte verte », qu'on aurait pu croire rattaché à sa période new-yorkaise en partie, mais erreur de notre part ! Selon la rumeur, le recueil comporterait des poèmes inédits, puisque d'après les échos Édouard aurait été en « forme créatrice » quasiment jusqu'au dernier jour de sa vie. Le titre du recueil serait dû à une coïncidence, un rêve du poète à la recherche d'un papier d'identité « episcopal » de couleur verte… Tous les poèmes du recueil auraient été écrits en 2019.

L'évènement s'est déroulé en présence de Daniil Doubschine, ami et factotum d'Édouard pour les affaires littéraires, de Sergueï Chargounov, écrivain et député, du propre fils d'Édouard, Bogdan — un colosse d'à peine seize ans. Bogdan a lu les vers de son père. L'évènement avait lieu à la Maison des éditeurs et auteurs, près de l'Arbat. Pour l'occasion, nous présentons un poème de la période américaine — fin des années 1970.

Татьяна Соловьёва, Сергей Шаргунов, Богдан Савенко, Даниил Дубшин, Павел Подкосов

De gauche à droite :Tatiana Solovieva, directrice de collection, Sergueï Chargounov, écrivain et député, Bogdan, fils de Limonov, Daniil Doubschine, ami et secrétaire de Limonov, Pavel Podkossov, directeur des éditions Alpina où est paru le recueil.

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

Cher Édouard ! Les gens tournent en rond
Ils reviennent vers les leurs dans les cercles. Et là où sont les noms, au cimetière,
De nos ancêtres. Vers ce visage en sueur, vers cette antique Russie, cette manifestation
Célébrant ta fête carnivore — la guerre !

Cher Édouard ! Avec nous cette rudesse et ces églises
L'Europe d'un costume ridicule ne pourra nous habiller
Notre châssis slavo-mongol enserrer
Dans des pyjamas pour nous coller aux murailles grises

Comme un nouvel océan inconnu au-dessous contemplant
Pour la première fois. D'anciennes et pesantes terres découvreurs,
Nous nous dressons — d'enfer et de paradis chercheurs
Par les fines balançoires de ses bretelles d'épaule, Hélène étreignant

Ô Hélène-Europe ! Les genoux nus de leurs femmes
Tout ce qu'ont vu nos pères, grands-pères — des paysans et moi
Ainsi mes blessures sont profondes de la divine Hélène, pour ça
Plus brûlantes, effrayantes que celles que j'aurais pu subir à la guerre je proclame

Déjà plus rien dans cette vie, je ne crains
Ni les gens, ni les machines ni les dieux — rien
Joyeux comme un Scythe, riant aux éclats au funèbre banquet
Enterrant les jeunes. Je serais ravi si la mort des vieillards s'emparait !

Empare-toi, débarrasse notre pièce — monde capiteux
Des corps fatigués, des yeux tourmentés
Lorsque je mourrai — mauvais, vil, dément, amoureux
Je vous laisserai seuls — peu fiables, égarés

Édouard Limonov


Дорогой Эдуард ! На круги возвращаются люди
На свои на круги. И на кладбища где имена
Наших предков. К той потной мордве, к той руси или чуди
Отмечая твой мясовый праздник — война !

Дорогой Эдуард ! С нами грубая сила и храмы
Не одеть нас Европе в костюмчик смешной
И не втиснуть монгольско-славянские рамы
Под пижамы и не положить под стеной

Как другой океан неизвестный внизу созерцая
Первый раз. Открыватели старых тяжёлых земель
Мы стоим — соискатели ада и рая
Обнимая Елену за плечиков тонких качель

О Елена-Европа ! Их женщин нагие коленки
Все что виделось деду, прадеду — крестьянам, и мне
Потому глубоки мои раны от сказочной Ленки
Горячей и страшней тех что мог получить на войне

Я уже ничего не боюсь в этой жизни
Ничего — ни людей, ни машин, ни богов
И я весел как скиф, хохоча громогласно на тризне
Хороня молодых. Я в восторге коль смерть прибрала стариков !

Прибирай, убирай нашу горницу — мир благовонный
От усталых телес, от измученных глаз
А когда я умру — гадкий, подлый, безумный, влюбленный
Я оставлю одних — ненадёжных, растерянных вас

Эдуард Лимонов

« Antifixion », 27 septembre 2023

Thierry Marignac, un distrait dans les interstices du système

Rencontres • par Velda

« Photos passées » vient de sortir à la Manufacture de livres. Thierry Marignac y raconte son histoire, vue à travers le prisme d'un mystère familial. En février 2022, il reçoit de sa tante deux photos : un bébé grognon, dans les bras d'une femme coiffée années 50, puis dans ceux d'un homme en pardessus, plus âgé qu'elle. En fond, une rivière, un pont, quelques arbres. C'est la première fois que Thierry Marignac voit le visage de son père biologique. Il ne connaît pas encore vraiment son nom, seulement une hypothèse non confirmée. Comment traverse-t-on une vie fondée sur un mensonge permanent, un silence redoutable ? En menant une existence d'équilibriste, de romancier toujours en position de combat, et surtout en suivant sa voix intérieure, impérieuse, invincible.

Mais ce livre n'est pas une autobiographie narcissique, car Thierry Marignac y raconte aussi les rencontres qui ont fait de sa vie ce qu'elle est. On y retrouve au fil des pages Hervé Prudon, Jérôme Leroy, Pierre-François Moreau, Carl Watson et bien sûr l'ami de sa vie, Edouard Limonov. Il y évoque aussi les poètes russes qui ont réveillé en lui un amour de la poésie qui remonte à l'adolescence, et conclut l'entretien en affirmant :

« On n'est pas obligé de se soumettre au formatage, qui existait déjà à mon époque. On peut s'en moquer et exister quand même, dans les interstices du système, où je suis aujourd'hui encore. Je n'ai pas d'enfants, peut-être pas par hasard. Mais je souhaite avoir des héritiers. »

Le résultat est un livre qu'on ne lâche pas, écrit dans le style qu'on aime, avec précision, distance, dérision, arabesques et ellipses qui entrainent le lecteur dans la vie d'un auteur singulier, à la fois complexe et touchant, sans compromis. Une autobiographie qui, à coup sûr, donnera à ceux qui ne connaissent pas Thierry Marignac l'envie de découvrir ses nombreux romans.

Merci à lui pour cet entretien en toute liberté, pour son incroyable vitalité et son amour des mots.

⟨…⟩

— J'ai trouvé que dans ce livre, tu étais devenu un personnage de roman. T'en es-tu rendu compte en écrivant ?

— Non, pas vraiment. Mais c'est vrai que j'ai éliminé beaucoup de choses, notamment celles qui n'étaient pas liées directement à cette histoire. Un travail de romancier justement.

— Comment as-tu déterminé ce qui était lié à cette histoire et ce qui ne l'était pas ?

— Ça s'est fait plutôt spontanément. J'avais déjà des marques, c'était facile pour moi vu que je n'avais pas à inventer, je connais ma vie.

— Est-ce que ce livre t'a surpris, au final ?

— Évidemment, quand tu fais ce genre de livre, tu procèdes nécessairement à une sorte d'auto-analyse. Par exemple, le fait que je n'aie jamais parlé de cette histoire a joué un rôle, et j'ai exploré cet aspect-là. Et puis en écrivant j'ai compris beaucoup de choses, notamment sur les personnages familiaux et leurs attitudes. En réalité, j'ai passé la plus grande partie de ma vie à ne pas m'occuper de cette histoire. De ce fait, en revenant dessus, j'ai compris des tas de trucs que je n'avais pas saisis, par distraction, tout simplement.

— Si tu n'avais pas reçu ces deux photos, est-ce que tu aurais écrit ce livre ?

— Non. Mais ça n'a rien à voir avec quelque chose de violent ou de brutal. Quand j'ai reçu ces photos, je m'y attendais car ma tante me l'avait plus ou moins annoncé. J'étais curieux, évidemment, mais ça ne m'a pas fait un choc énorme. Et puis deux jours après a démarré l'opération spéciale en Ukraine. Or je vivais depuis plusieurs années de traductions du russe, et je me suis dit que ça n'allait pas être porteur pendant un bout de temps, cette affaire… C'est pour cela que j'ai commencé à écrire ce livre. Sur ces photos des années 50, on ne voit pas grand-chose en réalité. Ce n'est que quand il a fallu en faire des tirages haute définition pour la couverture que j'ai commencé à voir que peut-être, je ressemblais un peu à cet homme-là. Une amie m'a pris en photo et m'a dit : « tu vois là, tu as la même gueule que lui. Tu as souvent cette expression-là. » Quand je pense à des filiations en termes d'attitude, à des choses que je ne comprends même pas chez moi, et qui me sont tout à fait spontanés, je me pose des questions. Est-ce que ça vient de lui ou de tout autre chose ?

Ces photos, elles sont une réponse, mais surtout une multitude de questions. Je te cite : « Qu'on me pardonne d'être aussi leste, c'était une enfilade de culs-de-sac. Un labyrinthe d'impasses. Une succession de voies sans issue. »

Oui, j'ai bien aimé la formule… Je ne me suis pas retenu. Comme je disais, je ne me suis pas intéressé à cette affaire pendant longtemps, et puis les photos sont arrivées si tard… Quand j'ai envoyé à mon ami Daniel le premier chapitre, il m'a dit : « Voilà, ça y est, tu as tout dit. » Je lui répondu : « Mais ça va pas non ? J'en ai encore sous le pied. » Je savais que j'allais revenir sur certains moments, notamment la fois où ma mère m'a dit : « Ça n'est pas vrai. » Dans ma tête, c'était une sorte de rébus qui allait aboutir à l'hypothèse la plus vraisemblable. Un peu comme le travail qu'on fait en intelligence économique : tu regardes tous les points de vue, tous les langages, quand il y a deux histoires qui concordent, tu décides que c'est vrai. Tu regardes qui a intérêt à dire telle ou telle chose, tu analyses et tu donnes le tableau le plus probable. J'ai procédé comme ça.

— C'est donc un livre autobiographique, avec le prisme de cette recherche. Mais tu as quand même choisi de partager des moments et des rencontres décisifs et qui ne sont pas en rapport direct avec ton histoire d'origine.

— Oui, bien sûr, sinon je me serais ennuyé à l'écrire, et ça n'aurait pas fait un bouquin. Et puis c'est naturel : c'est lié à mon parcours bizarre, et à ma façon de tirer mon épingle du jeu. Ne sachant pratiquement rien, il fallait bien que je constate que finalement, je m'étais constitué à partir de ce rien.

— Souvent, quand les gens écrivent sur leurs origines, ils déroulent une sorte de pelote pour aboutir quelque part. Dans ce livre, le résultat de l'enquête, c'est toi finalement, ce que tu es.

— Je n'avais pas pensé à ça ! Oui… j'ai tellement peu d'indices, je ne sais rien sur cet homme au pardessus. Un de mes copains a trouvé le pont qu'on voit sur les photos : ce serait en banlieue, à Villeneuve-le-Roi.

— Tu y es allé ?

— Non, je déteste la banlieue ! Et je n'ai pas de goût pour ce type de dramaturgie. Le prisme de l'enquête, la recherche du plus vraisemblable, cela induit une distance automatique par rapport au sujet. Dans ce genre d'exercice, il y a trois obstacles : exhibitionnisme, pathos, règlement de compte. Et j'espère avoir échappé largement à tout ça. L'enquête sur mon père était aussi une enquête sur les conséquences sur moi, je le savais dès le départ. D'où un processus d'auto-découverte, puisque je n'y avais jamais réfléchi en profondeur. A partir de là, j'ai émis des hypothèses sur ce que cette histoire avait donné sur moi, mon attitude vis-à-vis des autres, et sur les autres aussi. Pourquoi réagissaient-ils ainsi face à moi, est-ce qu'ils se doutaient de quelque chose ?

— Tu as découvert des choses que tu n'avais pas encore envisagées ?

— Oui. Quand je parle de Leroy, Prudon et Limonov, je savais qu'ils m'aimaient bien, mais j'ai compris avec beaucoup de précision qu'ils sentaient chez moi une curiosité, un désir, une attente qu'ils ont eu la générosité de nourrir. Je n'y avais jamais pensé de façon aussi approfondie. J'ai eu du bol dans la vie, j'ai rencontré les gens qu'il fallait. Hervé, Daniel et Limonov m'ont expliqué les histoires d'éditeurs, de contrats, etc. Je ne savais rien, j'étais un « absolute beginner », comme disait David Bowie. J'ai été surpris… Quand j'ai sorti « Fasciste », par exemple, Limonov est tombé sur le cul. Personne ne savait sur quoi je travaillais, à part Daniel. Tout le monde attendait « Morphine Monojet », que j'ai écrit trente ans plus tard ! J'ai donc fait le contraire de ce qu'on attendait de moi. Edouard m'a dit que « Fasciste » avait changé sa vie, il me l'a confirmé en 2015 quand j'étais à Moscou, au cours d'un dîner. Ce qui était extraordinaire, car Limonov était une personne assez concurrentielle ! Ça a changé quelque chose pour lui en termes politiques, et aussi pour l'ironie. Forcément, ce genre de rapport alimente une relation. Que ce soit Hervé ou Edouard, ils avaient une sorte de fierté de se dire : « On ne s'était pas trompés. »

⟨…⟩

— Pour en revenir à cette histoire de style, tu parles souvent de tes arabesques, et tu dis que pour certains romans, tu choisis d'y renoncer.

— C'est un calcul très comptable. J'y renonce quand je m'adresse à un certain type de lecteurs, pour un certain type de livres. Là, il s'agissait d'une autobiographie, pas d'un roman noir où les éditeurs attendent plutôt un style sobre et sec, donc je me suis lâché ! Mais j'ai eu beaucoup de doutes sur ce manuscrit : je me demandais si ça ne démarrait pas trop lentement, par exemple. Je voulais aussi couper certains passages qu'au final, j'ai laissés.

— C'est un livre sur ton histoire, mais il se lit aussi comme un livre de fiction.

— Je ne m'en rendais pas forcément compte. Mais par moments, je m'arrêtais et je me disais : « ah oui, c'est romanesque ». Par exemple quand j'ai décidé de partir en Ukraine pour enquêter sur la toxicomanie, je n'en avais parlé à personne, tout simplement parce que je n'étais pas sûr que ça se ferait. Et quand je suis parti, tout le monde était scié… Je me rends compte aujourd'hui que pour survivre, j'étais toujours obligé de sortir un nouveau lapin de mon chapeau. Tous ces rebondissements, la traduction, les voyages, les incursions dans le journalisme, c'était de cet ordre-là : il fallait survivre. Et puis il y a un effet d'entraînement : tu fais un truc, ça marche. Donc le suivant, tu le fais encore plus gros pour que ça marche encore. Pour mes traductions, par exemple, je me suis souvent lancé dans des trucs que je n'étais pas certain de pouvoir faire. Pareil pour l'enquête en Ukraine : j'y suis allé, je m'en suis sorti. Pour la traduction, cela m'a forcé à connaître les langages des marges, et c'était passionnant.

— Une vraie vie d'acrobate !

— Je n'ai même pas fait exprès. J'ai mis un temps fou à comprendre que le milieu du polar, il fallait y intriguer. Je ne pensais pas à ça, mais toujours au prochain bouquin, à comment je voulais qu'il soit… Les histoires de milieux, ça ne m'intéressait pas. C'est au bout d'un certain temps, en observant les autres, que je me suis aperçu que je ne faisais pas du tout ce qu'il fallait. Mais c'était déjà trop tard ! Je sautais d'une branche à l'autre, sans jamais penser au reste. Quant au milieu du polar, il y avait tant d'autres choses que j'avais envie de faire que tout arrivisme était exclu pour moi, de façon naturelle. Ce qui me dérangeait dans ce milieu, c'était le monopole d'une pensée. S'il avait été de droite, ça m'aurait irrité aussi. À un moment, c'est vrai, ça m'a énervé. Mais ça m'est passé relativement vite. En fait, ce qui les dérangeait le plus, c'était mon indifférence. Et en plus, je n'étais jamais là. Je me rappelle un jour dans un festival de polar, je rentrais tout juste du Colorado et j'étais complètement décalé. Je rencontre Jean-Bernard Pouy, je lui serre la main, et il me raconte un truc sur la cantine. Je le regarde et je lui dis : « tu sais, il y a trois jours, j'étais à Denver alors ton histoire… ». Je ne faisais pas attention en fait, j'étais distrait ! Je suis mon chemin à moi, peu m'importent les bibles et les règles. Quand je publiais chez Rivages des romans comme « Fuyards » ou « À quai », ils se demandaient tous d'où je sortais des histoires pareilles. En dehors de la rengaine classique – « il est de droite » – il y avait aussi cette interrogation : d'où est-ce qu'il sort tout ça ? Quand j'ai sorti À quai, je partageais mon temps entre New York et l'Ukraine. Mon ami Jean-François Merle me disait toujours : « toi, tu changes de quai… ». Je passais de temps en temps à Paris, sans m'attarder. J'étais en décalage constant : quand tu passes de Washington Heights à Yalta, il faut avoir une certaine faculté d'adaptation. Tous ces gens-là sont trop franco-français, et je ne suis pas du tout dans la même configuration.

— Le milieu du polar souffrait d'un ancrage national et d'un ancrage politique ?

— Pourtant jusqu'au milieu des années 70, le polar n'était pas dans ce dogmatisme. Tu prends Frédéric Dard ou Pierre Siniac, on est vraiment dans un autre monde. Quand j'arrivais de New York et que je retrouvais cette espèce de petit machin, ça ne m'intéressait pas. Je pensais que c'était plus fort de ne pas m'en occuper que de m'y affronter – même si je me suis pris le chou avec certains… Dans le livre, je parle du poète John Farris. Tu fréquentes un mec comme ça et tu te retrouves dans le milieu du polar parisien, c'est un choc.

— Ce qui nous amène à une question à la Jacques Chancel. Et la poésie dans tout ça ? Comment est-elle entrée dans ta vie ?

— Pendant mon adolescence, j'ai beaucoup lu de poésie du XIXe et de poésie surréaliste – que je cite dans le livre. Quand je me suis intéressé aux Russes, j'ai commencé à parler, à traduire. Traducteur de russe alors que je n'avais même pas le bac ! Ça a été dur mais j'y suis arrivé. Quand je me suis pointé pour le test aux Langues-O, je revenais juste de Russie, j'avais plusieurs romans publiés et une bonne trentaine de traductions de l'anglais. Je suis entré directement en deuxième année dans le cadre d'un système de validation des acquis. Je suis un peu bulldozer : quand je décide de faire quelque chose, je le fais à fond. Pour revenir à la poésie, ma culture d'adolescent m'est revenue en force et m'a beaucoup servi, je me suis pris de passion pour Sergueï Essenine. Je me suis donc lancé dans l'exercice de la traduction de poésie. Et cette fois, ça n'avait rien de mercantile, mais ça me faisait très plaisir. Toutes les notions de métrique me sont revenues, et je les ai appliquées à la traduction. En plus j'essayais de faire rimer, et je devais donc fonctionner avec des associations d'idées. Au départ, je publiais mes traductions sur mon blog, et mon amie Kira Sapguir qui est d'origine russe et qui vivait à Paris s'est mise à s'intéresser à ce que je faisais et à me proposer d'autres poètes, comme Boris Ryjy. Ça a commencé à se savoir dans la diaspora, et de fil en aiguille c'est allé jusqu'en Russie. J'ai fini par être invité là-bas pour des festivals où j'étais bien mieux reçu qu'en France… Je me suis mis à traduire des recueils et à être payé pour ça, alors que je n'y avais pas pensé. Traduire de la poésie me met dans un tel état de bonheur…

— Est-ce que s'intéresser à la poésie d'un pays, cela permet d'en avoir une compréhension plus profonde ?

— C'est évident. Pour la Russie, c'est très particulier : tout le monde est poète, là-bas… On ne se rend pas compte en Occident, mais les Russes connaissent par cœur des vers de Sergueï Essenine ou de Vladimir Vyssotski, y compris des gens d'origine modeste. Le langage poétique exige qu'on aille chercher très loin, et dans cette recherche, on accumule beaucoup de détails sur la culture. C'est un peu la même démarche quand je fréquente les bas-fonds : quand Bruce Benderson m'emmenait dans ses bars de gouapes, il a bien fallu que je me familiarise avec le langage. J'ai retrouvé ça en traduisant le premier bouquin de Vladimir Kozlov, « Racailles ». À un journaliste qui lui demandait pourquoi il avait limité son vocabulaire à 300 mots, Kozlov avait répondu que dans ce monde-là, tout ce qui ne pouvait pas être exprimé avec ces 300 mots n'existait pas. Avec Benderson, c'était un peu la même chose : on était sur un fil, et c'était fascinant. Donc effectivement, la poésie et le déchiffrage des sous-langues, c'est très proche. Et ça, ça m'a beaucoup servi. J'ai souvent fait le pompier de service pour des éditeurs qui retrouvaient dans leurs tiroirs des manuscrits écrits dans des langues impossibles à traduire en urgence. Je disais toujours oui, et je me débrouillais après… Même chose quand je me suis retrouvé dans le milieu des toxicos en Ukraine : la langue, ça n'est pas du Pouchkine et il fallait bien que je la parle, cette langue. J'ai même traduit un livre sur les échecs : c'était une nouvelle langue, il fallait que je l'apprenne. J'étais assez fier, à l'époque ! J'ai passé le plus clair de mon temps à voler de défi en défi : saltimbanque, mais dans une relative insouciance. Voilà pourquoi je ne voulais pas un truc tragique avec « Photos passées ».

— Tu parles de littérature tout en racontant ta vie, en donnant aux auteurs que tu as rencontrés et aimés une importance capitale.

— Oui, mon best-seller à faire pleurer dans les chaumières ne fera pleurer personne, encore raté ! Sérieusement, je tenais à ça : je ne voulais pas faire une confession, je ne voulais pas qu'on ait pitié de moi.

— En fait, avec ce livre, tu fais plus envie que pitié.

— Il y a une quinzaine d'années, j'ai traversé une courte période où je me disais : « Ils ont tout, moi je n'ai rien. » Mais ça m'a vite passé, car finalement, je m'aperçois que ma vie a été plutôt intéressante. Sur le moment, on ne s'en rend pas compte. Le livre m'a aidé à comprendre cela.

— Quelle était la différence de démarche entre Cargo sobre (paru en 2016 chez Vagabonde) et Photos passées ? Dans les deux livres, tu évoques des rencontres.

— En fait, ce n'était pas si différent. Beaucoup d'amis m'ont dit qu'il fallait écrire comme dans « Cargo sobre ». C'est ce que j'ai fait, tout simplement. Dans un roman, il faut tout inventer, même si le matériau est là. Il faut construire un drame, une tension, avec les relations entre des personnages. Quand tu racontes ta vie, c'est plus facile finalement.

— La découverte de ces photos du père, qu'est-ce que ça a changé dans ton travail d'écriture ?

— J'avais surtout un souci de distance, et une volonté de reconstituer le puzzle. J'étais obligé de le faire de façon quasi journalistique. Ce travail a été un voyage dans le temps et dans l'espace. J'insiste : cette histoire de père n'est pas pour moi un fardeau écrasant, mais une donnée de mon existence. J'ai voulu mesurer les conséquences qu'elle a eues sur mon comportement. Je les ai formulées sous forme d'hypothèses : il est très difficile de déterminer précisément de quoi il s'agit. Je n'avais pas grand-chose à dire sur lui, mais il fallait pourtant que j'écrive. Ce qui était important aussi, c'était l'attitude de ma mère, et la construction d'une famille à travers deux tragédies – celle de ma mère abandonnée par mon père biologique, celle de Marignac qui avait perdu l'amour de sa vie, sa première épouse. Et j'ai voulu le faire le moins méchamment possible : j'ai gommé beaucoup de formulations qui étaient trop émotives, j'ai essayé de m'en tenir aux faits, sans jeter la pierre. Même chose pour ma relation avec Kââ (Pascal Marignac, fils de Marignac père et auteur de romans noirs et de polars ainsi que professeur de philosophie) : il n'avait pas de mère, je n'avais pas de père. Ça aussi, il fallait que j'en parle. A l'époque, il y avait l'évocation d'une famille au sommet de la normalité, alors qu'en-dessous tout était perverti. En plus, il a fallu que je fasse attention : ma tante est encore vivante, tout comme mes deux demi-sœurs. J'ai envoyé le livre à ma tante, je n'ai pas encore eu de réaction…

— J'ai trouvé que tu faisais preuve d'une grande indulgence envers ces gens qui t'ont quand même menti toute ta vie.

— Quand tu écris, que tu sois journaliste ou romancier, il faut que tu aies la capacité de t'oublier, d'écouter celui ou celle dont il est question. C'est un peu l'expérience de la traduction : on se projette dans quelqu'un d'autre. J'ai essayé de sortir de moi. En ce qui concerne mes demi-sœurs, on ne s'est jamais vraiment fréquentés, et il y a eu une vraie rupture à la mort de ma mère. Il y avait deux contradictions dans cette famille : Kââ et moi. Mes demi-sœurs, elles, ont suivi le programme familial, sans faire de vagues. Ma mère avait une obsession : la sécurité. Elle aurait voulu que tout le monde soit prof, y compris moi… Bref, j'ai essayé de rester juste et distant, de comprendre la logique des autres, d'appréhender à quel point ils étaient piégés, eux aussi.

— Ce mystère familial a eu une durée exceptionnelle, quand même.

Oui, on n'en a parlé que quand j'avais 18 ans. Quand j'étais môme, pour moi, Marignac était un dictateur. Après, j'ai appris qu'il avait été vraiment courageux pendant l'Occupation, ça m'a permis de nuancer un peu mon jugement. Mais il n'y avait aucune affection, même quand j'étais petit. Quand je me suis mis à réfléchir, j'ai aussi compris, un peu, pourquoi mon demi-frère était ce qu'il était. Ce n'est pas un hasard si je n'ai jamais pu lire de récits d'enfant. Ni en écrire d'ailleurs, car dans « Photos passées », je ne parle pas de mon enfance.

— Le silence obstiné de ta mère, jusqu'au bout, c'est quelque chose de très étonnant.

— La perte de cet homme a dû constituer un tel traumatisme pour elle que, quand il est parti et que tous ses rêves de jeunes filles se sont effondrés, elle a enfoui ça au plus profond d'elle-même. Encore une fois, le couple qu'elle a formé avec Marignac était fondé sur deux tragédies qu'ils se sont appliqués à gommer. C'est aussi une question d'époque, avec des morales et des comportements très différents. Je dois bien dire que jusqu'à aujourd'hui, je lui en veux, même si je sais que pour elle, c'était impossible à dévoiler, jusqu'au bout. C'est une question insoluble. Quand je suis arrivé à Bruxelles, quelques mois après sa mort, je me suis surpris à marcher dans le parc du Cinquantenaire et à l'insulter…

— Est-ce qu'on s'habitue vraiment à ça ?

— Moi, je fous le camp… Je me rappelle qu'elle m'a demandé de venir la voir un jour et là, j'ai eu droit à une scène dramatique. Elle était en pleurs et elle me jurait que rien de toute cette histoire n'était vrai. Et pourtant, c'était une femme plutôt hautaine et distante. Pour qu'elle se mette dans un état pareil, il fallait qu'il y ait quelque chose… Après ça, je suis parti, j'ai décidé de faire ce que j'avais à faire et de ne pas m'occuper de tout ça. Au lieu de me lancer dans une psychanalyse, je me suis transformé moi-même en agissant. Quant à ma mère, je ne pense pas qu'elle était perverse au sens dur, mais plutôt manipulatrice. On se voyait de moins en moins car je foutais le camp tout le temps. Une fois, elle m'a même fait rechercher par l'Ambassade de France aux Etats-Unis ! Et puis il y avait le dégoût de leurs histoires. Pour moi, Marignac était une brute et un dictateur mais il n'avait pas cet esprit manipulateur. Ma mère, je la voyais venir de loin et je savais qu'elle essayait de me manipuler. Sur certains plans, je la connaissais mieux que les autres. Du coup, elle n'essayait pas trop ses trucs avec moi, sauf par rapport à Kââ. Elle se plaignait tout le temps de lui, et je ne disais rien, je refusais d'entrer dans son système. Jusqu'à ce qu'il aille trop loin, mais là elle m'en a voulu. Un jeu très tordu, avec ce fameux secret qui pervertissait tout sous les apparences de la normalité. Chaque fois que Kââ appelait, c'était parce qu'il avait besoin d'argent. Marignac refusait, et du coup ma mère lui faisait la gueule jusqu'à ce qu'il cède. Un psychodrame bien rodé. Quand on repense à tous ces gens avec leurs névroses, on ne peut même plus leur en vouloir. En écrivant ce bouquin, j'ai compris beaucoup de choses. En réalité, les seules relations affectueuses que j'ai eues, c'est avec les femmes que j'ai aimées, les copains que j'aimais. Depuis que j'ai écrit ce bouquin, j'ai rencontré plusieurs auteurs qui avaient eu, eux aussi, une histoire de bâtardise : ce n'est pas aussi rare qu'on le pense.

— Dans ton cas, c'était extrême : tu ne connaissais ni le nom, ni le visage de ton père.

— D'où la distance obligatoire. Ne sachant rien ou presque, j'ai bien été obligé d'essayer de comprendre. Pourquoi ça se passe mieux pour moi en Russie qu'en France ? C'est une question de filiation, j'en suis certain. Pour moi, les choses sont plus faciles là-bas. Les gens sentent instinctivement quelque chose chez moi, ce qui permet d'établir des rapports heureux. Pour moi, le voyage, c'était une façon d'être loin. Ce qui me permettait d'être bien reçu à New York, à Moscou ou à Kiev était justement ce qui faisait de moi un indésirable en France. Une histoire de bâtardise, et j'ai mis longtemps à le comprendre. La France en général avait envers moi la même attitude que ma famille.

— Ce livre, c'est aussi des dizaines d'années de vie contemporaine, vue à distance, à travers ceux que tu as choisis et qui t'ont choisi.

— Je ne voulais pas parler que de moi, je voulais parler des autres aussi. En France, j'ai eu un parcours dans l'édition, à la fois dehors et dedans, dans une ambigüité permanente. Tu sors de cinq-six ans passées à te défoncer comme une brute, et tu te retrouves dans un milieu où on ne sait pas quoi penser de toi. Pendant longtemps, je ne m'en suis pas rendu compte, car je pensais que je faisais des efforts ! Encore une fois, je n'ai pas fait attention à mon histoire et aux magouilles littéraires pendant des décennies. J'étais en fait parfaitement distrait.

— Voilà une belle conclusion.

« Addict-Culture », 5 décembre 2023

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